Le dialogue, attitude fondamentale de l’Eglise

main tendueCet article est extrait du dossier des Rencontres d’été 2015 « Se convertir au Christ » qui ont eu lieu du 30 juin au 2 juillet 2015 à Paris.

A quelle conversion tout catéchiste ou accompagnateur est-il appelé aujourd’hui ? Sœur Geneviève Comeau, Xavière, enseignante au Centre Sèvres a accompagné les participants autour de la question du dialogue comme attitude fondamentale de l’Eglise depuis Vatican II, puis a partagé ses réflexions autour de textes du pape François.

Cette conférence aurait pu s’intituler aussi bien, avec un peu d’humour : la conversion au dialogue.

Il me faut en effet commencer par dire comment le dialogue s’inscrit dans le thème de votre session « Se convertir au Christ. » Quel est le rapport entre la conversion et le dialogue ? Je pense que vous avez perçu le rapport au moins depuis hier, avec la conférence biblique de Christophe Raimbault, qui mettait en lumière la structure appel / réponse. Le cœur de la vie chrétienne est la relation, et le dialogue est une forme de relation. Nous reviendrons sur ce qu’on entend par dialogue, mais regardons d’abord la place de la relation dans la foi et la vie chrétiennes.

Le projet de Dieu est de nous inviter à partager sa propre vie ; pour cela, Il se donne Lui-même à nous, pour autant que nous puissions Le recevoir. Cette structure fondamentale de don et d’accueil est mise en valeur par le Concile dans la Constitution sur la Révélation, au n°2 :

« Il a plu à Dieu dans sa sagesse et sa bonté de se révéler en personne et de faire connaître le mystère de sa volonté grâce auquel les hommes, par le Christ, le Verbe fait chair, accèdent dans l’Esprit Saint auprès du Père et sont rendus participants de la nature divine. Dans cette Révélation le Dieu invisible s’adresse aux hommes en son immense amour ainsi qu’à des amis, il s’entretient avec eux pour les inviter et les admettre à partager sa propre vie. »

La Révélation de Dieu est présentée comme la proposition d’une amitié ; la mission de l’Eglise est d’ouvrir en toute culture et pour tout être humain des voies d’accès à cette relation d’amitié avec Dieu. Je relève la différence avec la manière dont le Concile Vatican I avait présenté la Révélation au XIX° siècle : c’était une instruction, un enseignement, plutôt qu’une relation.

Notons la couleur trinitaire du texte : c’est par le Christ et dans l’Esprit que nous allons vers le Père. Qui dit relation dit Trinité ; et qui dit Trinité dit relation !

On pourrait présenter tous les aspects de la vie chrétienne sous le signe de la relation …

Quelle place pour la relation et le dialogue avec Vatican II ?

Voyons maintenant comment la relation et le dialogue sont présents dans le Concile.

Avant de se pencher sur tel ou tel document, regardons l’orientation que Jean XXIII a voulu donner au Concile : c’est une orientation pastorale : avoir le souci des destinataires de l’Evangile = que tous les humains, à qui l’Evangile est adressé, puissent l’entendre et le recevoir. Ce souci de la réception, du destinataire, fait partie de l’Evangile lui-même. Ce n’est pas un plus, quelque chose de second… La dimension pastorale de Vatican II est profondément théologique, car liée au cœur de la foi chrétienne tel que nous venons de le voir avec Dei Verbum : Dieu nous propose le partage de son amitié.

Grâce à cette orientation de fond, le Concile n’a pas eu l’attitude de mépris ou de soupçon visà-vis du « monde », attitude qui avait accompagné la pensée catholique officielle pendant plus d’un siècle. Le Concile a cherché au contraire à entrer en dialogue avec le monde, dans un esprit positif et réaliste à la fois. Car l’Eglise n’est pas appelée à former un ghetto ou une contre-culture, mais une communauté d’espérance, de discernement, et de solidarité avec le monde :

« Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui leur soit étranger » (Gaudium et Spes 1).

Cette orientation de fond du Concile s’est inscrite dans son style. Quand on interroge l’historien jésuite John O’Malley sur ce qu’il y a eu de neuf à Vatican II, il répond : le style. C’est la tonalité, la manière de faire, qui est nouvelle ; et dans un sens, ça change tout. Je cite ce jésuite américain, qui a écrit un gros livre, L’événement Vatican II (Lessius, 2012), et un article dans les Etudes (sept. 2012) :

« Le Concile parlait d’une manière nouvelle. Il utilisait des formes littéraires et un vocabulaire neufs. La forme littéraire la plus commune jusqu’alors avait été le canon, une courte ordonnance prescrivant ou interdisant quelques actions auxquelles généralement étaient appliquées des peines pour non-obéissance. La plupart des canons s’achevaient avec un anathème. (…) Vatican II n’a pas publié un seul canon. (…) Le Concile voulait toucher les consciences pour les entraîner vers des objectifs positifs. » (John O’Malley, « Vatican II ou la réconciliation de l’Eglise avec le monde », Etudes, sept. 2012)

Ainsi, le Concile a utilisé un style exhortatif, et non un style juridique. C’est plus spirituel… mais moins précis ! Je connais des jeunes prêtres qui regrettent un peu aujourd’hui que le Concile n’ait pas utilisé un langage davantage précis et juridique … Fait aussi partie du style le vocabulaire que le Concile a privilégié : il a parlé en termes d’amitié, de partenariat, de fraternité, de réciprocité, de dialogue, de collégialité, de conscience, d’appel à l’intériorité et à la sainteté

Voyons comment ce vocabulaire est à l’œuvre dans les différents textes conciliaires. La matrice en est la Constitution sur la Révélation, déjà citée. Il y a aussi Gaudium et Spes, la Constitution sur « L’Eglise dans le monde de ce temps » (déjà évoquée également). Le titre est révélateur : l’Eglise est dans le monde, et pas au-dessus ou contre… Dans ce texte, le Concile invite les chrétiens à vivre en solidarité avec leurs contemporains, en témoignant de leur espérance enracinée dans la mort et la résurrection du Christ, et en discernant, à la lumière de l’Evangile, ce qui se passe dans les sociétés où ils vivent. Gaudium et Spes parle de l’aide mutuelle que l’Eglise et la société peuvent s’apporter. Quel en est le but ? « l’instauration d’une fraternité universelle » (n°3), qui correspond à la vocation divine de l’être humain.

C’est aussi en termes de « fraternité universelle » que parle la Déclaration Nostra Aetate, sur les relations de l’Eglise avec les autres religions. Cette Déclaration invite à considérer avec respect les autres religions, de manière à ce que tous puissent vivre dans la paix et la fraternité, sans discrimination.

Un processus de dialogue dans le respect de l’autre est également promu dans le Décret sur l’œcuménisme ; là, le but en est différent : c’est l’unité des chrétiens qui est visée, une unité qui passe par la prière et la « conversion du cœur » (n°8).

Nous pouvons aussi mentionner le Décret sur l’activité missionnaire de l’Eglise (Ad Gentes) et la réflexion de l’Eglise sur la mission : la mission n’est pas quelque chose qui vient s’ajouter à la nature ou l’identité de l’Eglise. L’Eglise, née de l’amour trinitaire, est missionnaire par nature. Sa mission est d’être au service de la relation d’amour du Dieu Trinité avec le monde.

Notons que le Décret Ad Gentes parle de la conversion des non-chrétiens qui entrent en catéchuménat : ils sont introduits dans le mystère de l’amour de Dieu, qui les appelle à nouer des rapports personnels avec Lui dans le Christ ; ils entreprennent alors un itinéraire spirituel sous l’action de la grâce de Dieu – qui est l’Esprit Saint (n°13). Mais le texte évoque aussi la conversion des missionnaires, le renouvellement spirituel qu’ils ont à vivre chaque jour pour suivre le Christ (n°24). Nous pouvons faire le lien avec ce que le théologien jésuite Karl Rahner disait de l’être chrétien : c’est un devenir. « Nous sommes tous des débutants en christianisme. Mais devenir chrétien, c’est le bonheur difficile de notre vie », écrivait-il dans Je crois à Jésus Christ, DDB, 1971, p.101.

Je ne peux terminer cette partie sur le dialogue et la relation à Vatican II sans mentionner l’encyclique Ecclesiam Suam de Paul VI en 1964, encyclique qui noue étroitement l’aggiornamento de l’Eglise, le discernement qu’elle doit faire pour vivre cet aggiornamento, et le dialogue, dont la source est en Dieu et que l’Eglise est invitée à vivre – le n° 67 est bien connu : « L’Eglise doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit. L’Eglise se fait parole ; l’Eglise se fait message ; l’Eglise se fait conversation. ».

Pas de discernement sans dialogue, et pas de dialogue sans discernement, pourrait être une manière de résumer cette Encyclique.

Qu’est-ce que le dialogue ?

Mais qu’est-ce donc que le dialogue ? Il me faut tenter de le préciser maintenant, avant de voir comment le vivre aujourd’hui.

Pour l’étymologie : le mot est formé de la préposition grecque « dia », qui veut dire « à travers » (et non pas « deux » !), et de « logos », la parole. Il s’agit donc d’une traversée, par la parole ; il s’agit de ce que la médiation de la parole peut opérer. Cela n’exclut pas les gestes et les actes.

On peut aussi éclairer ce qu’est le dialogue, par ce qu’il n’est pas ! Le dialogue n’est pas la négociation : on ne cherche pas un compromis sur lequel se mettre d’accord ; au contraire, dans un dialogue chacun peut parler avec la pleine force de sa conviction, mais de manière respectueuse et ouverte aux questions de l’autre. Le dialogue n’est pas le débat : dans le débat on cherche à marquer des points sur l’autre, peut-être même à le discréditer ; dans le dialogue en revanche, on ne cherche pas à ce qu’il y ait des perdants et des gagnants.

Quelles sont donc les attitudes que le dialogue demande ? La persévérance (pouvoir se situer dans le long terme ; ne pas se décourager) ; la confiance que nous appartenons tous à la même humanité, et que nous pouvons, à la longue, communiquer entre nous et nous comprendre, malgré nos différences ; enfin, et c’est là une question difficile, un certain enracinement, une identité pas trop incertaine : on entend souvent dire aujourd’hui qu’avant de dialoguer avec les autres, il faut d’abord savoir qui on est ! Ce n’est pas faux … Beaucoup de peurs sont liées à cette question, car moins on est sûr de soi, plus on peut avoir tendance à se raidir face à l’autre. Il y a là justement un risque : vouloir une identité claire et bien affirmée avant de se lancer dans le dialogue, c’est courir le risque de ne jamais dialoguer. Certes le dialogue peut perturber les gens qui ne sont pas à l’aise avec leur foi ; pourtant je vois la mission (par exemple accompagner des catéchumènes) comme un lieu de croissance spirituelle, qui m’amène à découvrir comment la Parole résonne en l’autre, et en moi, un lieu qui m’amène à développer la confiance dans le travail de Dieu. Grâce à la rencontre avec l’autre, à ses questions…, ma vie chrétienne va prendre une nouvelle envergure. Le dialogue avec les autres peut ainsi contribuer à notre conversion.

Comment vivre le dialogue aujourd’hui, 50 ans après Vatican II ?

Nous touchons là, précisément, la question : Comment vivre le dialogue aujourd’hui, 50 ans après Vatican II, dans un contexte qui n’est plus le même ?

Le contexte n’est plus le même, parce que nous vivons, du moins en France, dans une société encore plus sécularisée, davantage plurielle, et davantage fragmentée.

Encore plus sécularisée : l’exculturation du christianisme, dont parlait Danièle Hervieu-Léger il y a quelques années, ne fait maintenant plus de doute : le christianisme paraît être démodé, décalé ; certains se demandent même si on peut être à la fois chrétien et intelligent !

Davantage plurielle : les religions au pluriel sont bien plus visibles qu’il y a quelques années. L’islam a pris une place importante comme deuxième religion de France ; et la conversion de certains jeunes chrétiens à l’islam pose question.

Davantage fragmentée : les écarts entre riches et pauvres augmentent ; les lieux de mixité sociale sont peu nombreux. En outre, la société ne partage plus une vision commune de l’être humain : sur les grandes questions anthropologiques comme celle du mariage, nous avons vu récemment à quel point la société est divisée.

On pourrait penser – et je le pense – que dans ce contexte, le dialogue, la capacité de tisser des liens, est plus urgente que jamais. Mais c’est loin d’être évident, car le dialogue souffre aujourd’hui d’un « déficit d’image ». Il est discrédité, soupçonné même. Il apparaît comme une attitude molle, si ce n’est relativiste. Nombreux sont ceux qui n’en voient pas l’intérêt, ou même le soupçonnent de détourner les croyants de tâches plus urgentes, comme l’annonce de leur foi… Dans le domaine du dialogue inter-religieux, que je connais un peu, l’actualité des tensions et des conflits (Daech, la Syrie, le Proche-Orient, l’Irak, les attentats de janvier en France…) fait que beaucoup s’interrogent sur l’opportunité, et même le bien-fondé du dialogue ; les catholiques engagés dans le dialogue avec l’islam, par exemple, sont particulièrement critiqués, et accusés de faire le jeu d’une progression rampante de l’islam en France.

Je voudrais vous montrer que le dialogue n’est pas une attitude molle et relativiste ; je le rattache au contraire à ce que la tradition chrétienne appelle « la vertu de force ». C’est une des quatre vertus cardinales (avec la justice, la prudence, et la tempérance). « La force est la vertu morale qui assure dans les difficultés la fermeté et la constance dans la poursuite du bien. Elle affermit la résolution de résister aux tentations et de surmonter les obstacles dans la vie morale. La vertu de force rend capable de vaincre la peur, même de la mort, d’affronter l’épreuve et les persécutions. Elle dispose à aller jusqu’au renoncement et au sacrifice de sa vie pour défendre une juste cause. “Ma force et mon chant, c’est le Seigneur” (Ps 118,14). “Dans le monde, vous aurez de l’affliction, mais courage ! J’ai vaincu le monde” (Jn 16,33) » (Catéchisme de l’Eglise Catholique, n°1808)

La vertu de force est une forme de courage, qui n’a rien à voir avec l’usage de la violence ou l’envie d’attaquer l’autre. C’est une force intérieure, celle qui donne de vivre les Béatitudes, de s’approcher de l’autre en vérité sans vouloir marquer des points contre lui.

Le dialogue consiste à écouter, et aussi à parler ; dans le dialogue, le chrétien témoigne de sa foi au Christ de différentes manières : d’abord, tout simplement son attitude dialogale rend témoignage au Dieu Trinité qui est relation et qui le premier a pris l’initiative du dialogue. Ensuite, dans le dialogue le chrétien n’a pas à taire sa foi, mais à en rendre compte de manière simple et existentielle. Par exemple ne laissons pas dire que le christianisme est compliqué, que la Trinité est compliquée ou une sorte de problème mathématique… Je vous renvoie aux livres de Jean-Noël Bezançon, Dieu n’est pas solitaire, et Dieu n’est pas bizarre : des livres où il rend compte de la foi chrétienne avec les mots de tous les jours, qui sont souvent chez lui des mots d’enfants entendus au caté. Je le cite dans Dieu n’est pas bizarre, à la fin du chapitre « Quand la catéchèse divise Jésus en deux » : « Le Royaume de Dieu, disait un enfant du catéchisme pour traduire ce mot qui n’a pas cours dans son univers sans rois, c’est quand l’amour prend le pouvoir. »

De même, l’incarnation, c’est quand l’amour prend corps. Et croire au Dieu Trinité, c’est croire que « Dieu seul est Dieu » (nous sommes bien monothéistes), mais Dieu est don et partage. Dieu est amour, pourrait-il être solitaire ?

La foi en la Trinité est vécue avant d’être nommée. C’est une expérience qui devient message (et non d’abord un message dont on tenterait de faire l’expérience). Qu’est-ce qui est vécu ? Une relation filiale : être enfants de Dieu, fils et filles bien-aimés du Père, à la suite de Jésus le premier-né, et dans l’Esprit. Donc un lien très étroit avec notre baptême. Nous sommes baptisés « au nom (au singulier) du Père, du Fils, et du Saint Esprit ».

Croire en Un Dieu Trinité, qui est relation en Lui-même, nous fait vivre une expérience éminemment relationnelle ; la relation au cœur de la foi chrétienne … On ne peut pas parler de la foi en la Trinité sans parler en même temps des incidences sur notre vie quotidienne.

Tout cela pour dire que le dialogue comporte cette dimension de témoignage, à exprimer de manière simple et existentielle. Pas besoin nécessairement d’avoir fait de longues études de théologie… Les expressions les plus fortes viennent parfois de gens simples.

Pour ce qui est du dialogue islamo-chrétien, une difficulté intervient : les musulmans voient le Christ et la foi chrétienne à travers ce que leur en dit le Coran (et cela ne coïncide pas avec l’Evangile ni avec ce qu’en dit l’Eglise). Le Coran leur donne un « prisme interprétatif », des lunettes d’une certaine couleur, qui crée beaucoup de malentendus et de mécompréhensions. C’est très difficile d’essayer de changer leur vision du Christ et de la foi chrétienne ; pour ce type de dialogue il faut s’y connaître un peu. Par exemple, il faut savoir que l’expression « Fils de Dieu » est entendue par les musulmans au sens charnel, génital, tandis que nous l’entendons de façon métaphorique et spirituelle. Ainsi dans le Credo quand nous disons « engendré non pas créé », (« Il est Dieu né de Dieu, Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré non pas créé, de même nature que le Père et par Lui tout a été fait »), cet « engendré non pas créé » signifie que le Fils existe depuis toujours en Dieu. Il n’y a pas de Père sans Fils, et pas de Fils sans Père. Cette expression dit un lien très intime entre Jésus et Dieu, mais ne dit pas que Dieu a couché avec une femme pour avoir un fils ! cela, c’est de la mythologie ; mais c’est ainsi que le Coran entend la foi chrétienne.

Autre exemple : le Coran nie la réalité de la mort sur la croix, car la mort scandaleuse d’un prophète découragerait les croyants ; c’est le rapport à l’échec qui n’est pas vu de la même manière dans les deux traditions. Présenter la croix comme victoire de la vie et de l’amour sur la mort, déjà anticipée dans le dernier repas, et confirmée dans la résurrection.

A ce niveau-là, le dialogue demande de savoir présenter de manière simple et existentielle la foi chrétienne, de connaître ce que le Coran dit de Jésus, des Ecritures, etc., et de pouvoir se situer par rapport à ce qu’en dit le Coran, mais sans non plus dévaloriser la foi musulmane. C’est tout un art ! Dans les propositions de livrets catéchétiques pour les jeunes chrétiens vivant au contact de jeunes musulmans, il faut vérifier que ces trois éléments sont présents ; souvent c’est le troisième élément (ne pas dévaloriser la foi musulmane) qui fait défaut… Dans ce cas, on se trouve dans une sorte de mauvaise apologétique, de polémique, qui ne fait rien avancer…

En fait, l’essentiel aujourd’hui pour le dialogue inter-religieux, est ce qu’on peut faire au niveau sociétal : c’est-à-dire les questions de paix, justice, liberté religieuse, comment traiter l’autre différent, etc. Ce sont ces questions concrètes du quotidien qui sont primordiales, et pour lesquelles des croyants peuvent essayer de collaborer. D’ailleurs, dans La Joie de l’Evangile, le pape François traite du dialogue inter-religieux dans la partie consacrée au « Dialogue social comme contribution à la paix ». Je le cite au n°250 : « Une attitude d’ouverture en vérité et dans l’amour doit caractériser le dialogue avec les croyants des religions non chrétiennes (…) Ce dialogue interreligieux est une condition nécessaire pour la paix dans le monde (…) Un dialogue dans lequel on cherche la paix sociale et la justice est en lui-même un engagement éthique… »

Mais il n’y a pas que le dialogue inter-religieux. Il y a aussi toutes sortes de formes de dialogue dans la société, avec des gens marqués par l’indifférence. L’indifférence n’est pas anti-religieuse, ce n’est pas l’athéisme (qui professe qu’il n’y a pas de Dieu). Ce n’est pas non plus tout à fait l’agnosticisme par quoi l’on reconnaît ne pas savoir ce qu’il en est des questions ultimes. Dans l’indifférence, il n’y a même plus de questions ! Cela ne veut pas dire que les gens ne vont pas participer, à l’occasion, à une célébration religieuse : la communion du petit, le baptême d’un autre… L’indifférence est redoutable car elle ne s’oppose pas à la foi, mais elle s’en désintéresse.

Albert Rouet, dans L’étonnement de croire (Atelier, 2013), propose une analyse intéressante de l’indifférence : il la relie à la « fatigue d’être soi », décrite par le psychologue Alain Ehrenberg : L’engagement dans un questionnement religieux représente un poids trop lourd… Nos sociétés produisent de la précarité, de l’insécurité. L’encadrement de la société traditionnelle n’existe plus, c’est à chacun d’inventer sa vie, et c’est très lourd pour les individus. Du coup, « les gens évoluent sans se fixer dans des convictions… La question religieuse devient trop lourde, difficile et insupportable. Elle serait pour une autre vie. » (p.54) Les grandes questions métaphysiques n’éveillent plus beaucoup d’intérêt : « Philosophie, éthique et religions dissertaient à perdre haleine de l’origine des grandes interrogations, de leur développement et de leurs possibles solutions. Brutalement, semble-t-il, ces questions existentielles ont cessé de passionner, relevant désormais de la bonne volonté de chacun, en fonction de l’intérêt qu’il consent à leur porter. Les espaces infinis n’effraient plus. Ce serait plutôt les fins de mois qui angoissent et le travail qui stresse. » (p.84) L’indifférence fonctionne comme une coquille protectrice, un rempart contre tout ce qui pourrait déranger et bousculer une vie déjà pas trop bien assurée (que ce soit au plan affectif, ou financier, ou professionnel…). Albert Rouet utilise une métaphore pour en parler : une couche rocheuse, ou argileuse, qui fait qu’on ne peut atteindre facilement la profondeur ; les « bonnes paroles » restent à la surface, et ne peuvent pas pénétrer. Cf. la parabole du semeur.

Cela nous interroge beaucoup sur les attitudes à avoir. Autrement dit, où s’enracinera la conversion, qui n’est pas principalement un changement de direction (quel que soit son chemin, une tortue garde sa carapace) mais, beaucoup plus, une modification de l’être ? Comment toucher au cœur – et ne pas seulement émouvoir le cœur ? En un mot : par quelle voie pénétrer plus loin que l’armure de l’indifférence ?

Je ne prétends pas avoir de réponse… Je relève simplement deux points :

  • ce que disait le Message final du Synode sur la nouvelle évangélisation : l’importance de s’asseoir auprès des gens pour les écouter, et témoigner de notre expérience de Dieu.

« Nous nous laissons illuminer par une page de l’Evangile : la rencontre de Jésus avec la Samaritaine au puits de Jacob (cf. Jn 4,5-42). Il n’y a pas d’homme ou de femme qui ne se trouve, à un moment de sa vie, comme la femme de Samarie, près d’un puits avec une cruche vide et l’espérance de trouver la réalisation de l’aspiration la plus profonde du cœur (…) Aujourd’hui, nombreux sont les puits qui s’offrent à la soif de l’homme, mais un discernement est nécessaire afin d’éviter des eaux polluées (…). Comme Jésus au puits de Sychar, l’Eglise aussi ressent le devoir de s’asseoir aux côtés des hommes SNCC – Rencontres d’été 2015 9 et des femmes de notre temps, pour rendre présent le Seigneur dans leur vie, afin qu’ils puissent le rencontrer, car lui seul est l’eau qui donne la vie véritable et éternelle.1 »

  • je relève également l’importance de la joie, dont parle beaucoup le pape François dans La Joie de l’Evangile : la rencontre du Christ est source de joie ; « la joie de l’Evangile est une joie missionnaire », dit le pape François (n°21). La joie est souvent quelque chose qui frappe les gens, et qu’ils relèvent chez les chrétiens ; une jeune femme, de père musulman et de mère catholique, mais qui n’avait reçu aucune éducation religieuse, a été attirée vers la foi chrétienne en remarquant la joie discrète d’une collègue de travail. Elle a été intriguée par le rayonnement de cette collègue et a voulu en savoir plus sur la source de sa joie ; par la suite, elle est entrée en catéchuménat !

En conclusion :

Le dialogue est le style de la vie chrétienne. C’est une attitude fondamentale, qui s’enracine dans notre foi en un Dieu Trinité, qui est Lui-même dialogue, relation.

Le dialogue est essentiel à la mission, ou à la « nouvelle évangélisation », pour que celle-ci ne soit pas une simple stratégie de « conversion » des autres. La mission, le témoignage, font partie de l’identité profonde du chrétien, ce n’est pas un plus réservé à une élite ; au contraire, c’est lié à notre expérience de Dieu. C’est l’expérience de Dieu qui nous fait parler. Elle nous fait parler de manière dialogale, à l’écoute de ce que vit l’autre et de la manière dont l’Esprit agit en lui.

Sœur Geneviève Comeau, Xavière

Sœur Geneviève Comeau, Xavière

Comme nous y invite La Joie de l’Evangile, notre témoignage est appelé à une conversion incessante : « avancer sur le chemin d’une conversion pastorale et missionnaire », dit le pape François au n°25 – pour être une « Eglise en sortie », une Eglise qui n’est pas centrée sur elle-même, mais qui vit « dans une proximité simple et miséricordieuse » avec les gens (n°31). Joie, simplicité, miséricorde : ces 3 mots caractérisent la conversion que nous avons à vivre, d’après le pape François. J’aime me rappeler que joie, simplicité, miséricorde, étaient les 3 mots préférés de Frère Roger !

Sœur Geneviève Comeau, Xavière, enseignante au Centre Sèvres

1 Message au peuple de Dieu, du Synode des évêques pour la nouvelle évangélisation, n°1, site du Vatican

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