Le « Notre Père » : Jésus partage sa prière à ses disciples

Miniature du monastère de Dyonysiou, sur le Mont Athos, vers 1059.

Miniature du monastère de Dyonysiou, sur le Mont Athos, vers 1059.

Cet article est paru dans la revue Initiales n°235 : Silence ? On prie…

« Comment prier Dieu ? » Les disciples le demandent à Jésus, et Jésus leur partage sa propre prière. Celle qu’il adresse à « Abba », en toute intimité, pour le bien de ses frères et la venue du Royaume. Celle du Notre Père.

Le Notre Père ressemble aux prières juives de son temps par sa structure et ses thèmes. Mais la prière de Jésus, de manière très concise, a trois spécificités : son invocation simple et intime qui a marqué les premiers chrétiens, la manière dont Jésus s’adresse à son Père (« Abba »), sa dimension d’attente ardente du Royaume qui vient. Elle reprend les thèmes majeurs de l’enseignement et de la foi de Jésus. Elle est animée par le souffle d’urgence qui traverse toute la vie de Jésus.

Le mystère du Royaume

La première partie de la prière est centrée sur le Royaume, cette intimité avec Dieu évoquée par tant de paraboles. Qu’en est-il de ce Royaume dont parle Jésus ? Il faut prier pour qu’il vienne. Mais n’est-il pas déjà là ? En fait, Jésus parle à la fois du Royaume comme d’une réalité déjà là et comme d’une réalité à venir. Parfois il dit que le Royaume est « tout proche » (Mt 10,7). Jésus ne demande pas le départ des Romains mais le Royaume, tout le Royaume, rien que le Royaume. Jésus engage ses disciples à prier Dieu de venir établir en gloire son Royaume tant souhaité. Que Dieu soit loué et aimé sur terre comme il l’est par les anges dans les cieux. Que la Création se tourne enfin vraiment vers son Créateur.

Le Père et le pain

Le mot le plus important est le premier : « Abba », c’est-à-dire Père en araméen. Jésus avait une façon tellement unique de le dire que ses disciples l’ont conservé même dans les communautés de langue grecque comme saint Marc et saint Paul nous le montrent (cf. Mc 14,36, Ga 4,6 et Rm 8,15). Dans ce petit mot, Jésus a mis tout son cœur de fils pour que nous puissions à notre tour nous reconnaître vraiment fils de Dieu. Dieu est un Père qui aime ses enfants.

Au centre du Notre Père se trouve la demande du pain quotidien ; elle commence par « Notre pain » faisant écho à « Notre Père ». Le père est en effet celui qui donne le pain à ses enfants. Jésus aime comparer la bonté du Père des cieux aux pères humains. L’amour des parents est la meilleure image que nous avons pour parler de l’amour désintéressé de Dieu, même si bien sûr les parents ne sont pas parfaits ! Cette demande est au centre de la prière et permet de repérer que d’un côté, elle demande une bonne chose comme les trois premières phrases (nom sanctifié, venue du règne, volonté soit faite) alors que celles qui suivent demandent à être libérées de quelque chose (la dette, la tentation, le mal). D’un autre côté, elle inaugure les demandes formulées en « nous ».

Un mot mystérieux

Ce verset contient un mot unique dans toute la littérature en grec, que nous traduisons habituellement par « de ce jour ». Il peut renvoyer à deux verbes différents : « venir » ou « être » et il y a donc deux traductions possibles. Soit « le pain du jour qui vient », ce jour étant soit aujourd’hui soit demain. Dans ce cas, le pain est plutôt le pain matériel, concret. Soit « le pain essentiel », c’est-à-dire le pain indispensable à notre vie ou conforme à la nature divine «car l’homme ne vit pas seulement de pain » (Mt 4,4). La perspective nous tourne alors vers le sacrement de l’eucharistie et vers la Parole. Le pain serait d’abord spirituel. Dans les deux cas, on s’inscrit fortement dans la tradition de la manne au désert.

Le pain et la manne

La manne était un aliment bien réel et en même temps un pain venu du ciel, un pain normal et en même temps tout à fait spécial puisqu’on ne pouvait pas le garder le jour du shabbat (cf. Ex 16,4-5). Avec sagesse, le croyant demande que sa part de pain soit suffisante sans être excessive. L’abondance conduirait le fidèle à abandonner Dieu et le manque le pousserait au vol. Le Notre Père s’appuie sur cette prière : que les croyants aient en suffisance, qu’ils ne risquent de tomber ni dans la richesse qui oublie Dieu, ni dans la délinquance qui porte atteinte à l’honneur de Dieu. La manne était appelée « le pain de ma prescription ». Il s’agit du pain dont Dieu a fixé pour moi la quantité, en prévision de mes besoins, car il les connaît. C’est la part qui me convient et qui compte. Nous demandons que Dieu nous donne à la fois le pain de la terre et le pain du ciel. La baguette et l’eucharistie !

Le pardon

La deuxième partie est centrée sur le pardon des péchés, qui était fondamental pour Jésus. Matthieu y revient longuement dans son chapitre 18, qui finit par cet appel insistant : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. » (Mt 18,35) La remise des dettes est une façon araméenne de parler du pardon et Jésus employait souvent ce langage. Le péché nous met en dette avec Dieu dont nous devenons débiteurs. Cette demande s’enracine comme les autres dans la tradition biblique. Le Siracide écrit : « Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait, alors, à ta prière, tes péchés seront remis. Si un homme nourrit de la colère contre un autre homme, comment peut-il demander à Dieu la guérison ? S’il n’a pas de pitié pour un homme, son semblable, comment peut-il supplier pour ses péchés à lui ? Lui qui est un pauvre mortel, il garde rancune ; qui donc lui pardonnera ses péchés ? » (Si 28,2-5) Au jour du jugement et du règlement des dettes, il nous sera alors pardonné, si nous avons au préalable nous-mêmes pardonné. Jésus a mis au cœur de sa vie et de son enseignement le pardon, le pardon que Dieu veut nous donner et le pardon que nous avons à vivre avec notre prochain. Il sera fidèle à cette prière jusqu’à la Croix. « Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font. » (Lc 23,34).

La tentation

« Et ne nous laisse pas entrer en tentation » (Mt 6,12 ou Lc 11,4). La traduction est ici importante et suscite encore bien des débats ! On pourrait avoir l’impression que c’est Dieu qui tente. Et cela choque. N’est-ce pas plutôt le propre du diable ? Il faut rappeler ce que dit saint Jacques : « Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : « ma tentation vient de Dieu ». Dieu, en effet, ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l’entraîne et le séduit. » (Jc 1,13-14) Nous demandons à Dieu de nous aider à résister à l’épreuve, de ne pas permettre que nous succombions à la tentation. Il s’agit comme le fit Jésus à Gethsémani de refuser d’accepter la petite voix du diable. Paul écrit, lui : « L’épreuve qui vous a atteint n’a pas dépassé la mesure humaine, Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au-delà de vos forces. Mais avec l’épreuve, il donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter. » (1 Co 10,13) Ce qu’il faut retenir est que Dieu est celui qui se tient dans l’épreuve à nos côtés pour que ne tombions pas.

Le Notre Père est une barre radioactive qui nous transmet le noyau de la prière du Christ, son intimité vivante avec le Père, son souci de la venue du Royaume et du bien de ses disciples. Prière courte mais qui dit l’essentiel.

Le double commandement d’amour de Dieu et du prochain y est présent. En effet, dans la première partie, la prière pour la venue du Royaume a déjà pour souci le bien de toute l’humanité et sanctifier le Nom, c’est pratiquer la justice. Accueillir le Royaume c’est vivre déjà de ses vertus. Et la volonté de Dieu est de sauver tous les hommes. L’immense « nous » de tous les hommes motive l’appel au Père de tous ses enfants. D’un autre côté, la deuxième partie est encore toute habitée par la présence de Dieu. C’est Lui qui donne le pain, c’est Lui pardonne, c’est Lui qui soutient dans la tentation. Le « tu »de Dieu est sans cesse présent dans cette partie en « nous ».

P. Marc Rastoin, Jésuite, Bibliste, Professeur au Centre Sèvres, Paris

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