Eucharistie et descente de croix : une enluminure à admirer et à méditer pour la semaine sainte

enluminure descente de croixMéditation pour le Jeudi-Saint et le Mystère pascal

Le chapitre 17 (1-26) de l’évangile de Jean, appelé la Prière sacerdotale de Jésus, présente une méditation profonde sur le mystère pascal et celui de l’eucharistie, dans la vie de Jésus et dans la vie des chrétiens. Le père Louis Ridez propose ici d’en éclairer le message par une des œuvres très fortes de l’iconographie chrétienne, l’enluminure dite de la Descente de croix et de la Mise au tombeau de l’Évangéliaire d’Egbert de Trèves (vers 980). Texte et image mis en relation nous aideront à mieux saisir la portée du message pascal dans la vie chrétienne.

Croix glorieuse et Eucharistie : la prière sacerdotale de Jésus, illustrée par « Hortus »

On n’a jamais fini de pénétrer le sens de la Prière sacerdotale « un des sommets non seulement de l’Évangile, mais de toute la Bible et de la littérature universelle ». Il condense en Jean le sens pascal du Lavement des pieds et du Discours qui le suit. Il annonce la Passion et Résurrection.

Quant à l’enluminure dite de la Descente de croix et de la Mise au tombeau de l’Évangéliaire d’Egbert de Trèves (vers 980), elle peut être appelée tout simplement « Hortus » (le « Jardin »), comme le permet le titre même mis au milieu de l’image. C’est un exemple unique parmi les 51 enluminures de l’Évangéliaire.

Sommaire

  • La prière sacerdotale (Jn 17, 1-26) : Connaître le Père et Celui qu’il a envoyé
  • L’enluminure « Hortus » : jardin de gloire et de sanctification

 

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enluminure descente de croix

La prière sacerdotale (Jn 17, 1-26) : Connaître le Père et Celui qu’il a envoyé

Jean a placé la Prière sacerdotale entre le récit de la Cène, l’institution de l’eucharistie, et celui de la Passion et de la Résurrection pour exprimer le lien entre les deux. Mettons ici en relief deux termes clés du texte, « gloire », et « sanctification ».

La « gloire » est à la fois celle propre au Christ, reçue du Père et celle qu’il communique aux disciples de la part du Père. Il s’agit de la gloire dont jouit le Christ auprès du Père, de toute éternité (Jn 17,5). C’est cette gloire éternelle que le Christ, envoyé du Père, communique aux disciples (17, 22). Car la gloire du Christ, c’est que les hommes aient la vie éternelle, c’est-à-dire connaissent le Père et celui qu’il a envoyé (Jn, 17, 3).

Cette gloire est intimement liée à la « sanctification », qui, comme elle, comporte deux volets : la sanctification du Christ et la sanctification des disciples. « Pour eux, je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité » (Jn 17, 19). De manière inattendue, le Christ, sanctifié par le Père, se sanctifie aussi lui-même. Dans le contexte de l’institution de l’eucharistie (la Cène, le Jeudi saint), le Christ se sanctifie par l’offrande qu’il fait de lui-même, spécialement par l’oblation de la mort et, par elle, il sanctifie ses disciples en les unissant par l’eucharistie à son retour vers le Père, en les « glorifiant ».

Le terme « sanctification » signifie bien une mise à part ; « Je ne prie pas pour le monde » (Jn 7,9) ; « ils ne sont pas du monde » (Jn 17, 16). Mais ce retrait du monde est au service du monde : « moi, aussi, je les ai envoyés dans le monde » (Jn 17,18). Les disciples sont d’ailleurs « sanctifiés dans la vérité » (Jn 17, 16), c’est-à-dire par celui-là même qui est la Vérité, le Christ, qui donne la vie. Sa « gloire », c’est que, par l’unité des disciples en lui, « le monde reconnaisse que le Père l’a envoyé » (Jn 17, 23).

L’enluminure « Hortus » : jardin de gloire et de sanctification

On saisira bien l’originalité de « Hortus », si l’on veut bien s’attarder sur tous les détails de l’image, tout en disposant cependant des informations indispensables auxquelles fait allusion l’image.
Précisons d’abord qui sont les personnages : le Crucifié, au centre, en rouge Joseph d’Arimathie (disciple de Jésus qui demande à Ponce Pilate l’autorisation d’emporter le corps de Jésus), et en blanc, Nicodème (avec qui Joseph d’Arimathie ensevelit le corps de Jésus).
On peut ensuite distinguer, unies dans un même cadre, deux images, plus exactement une image en deux parties. Puis questionnons-nous.

Regardons l’image du haut :

– Quel espace occupe la croix ?
– Qu’est-ce qui la distingue de celle que nous représentons habituellement ?
– Pourquoi le Crucifié est-il en déséquilibre, surplombant Joseph d’Arimathie ?
– Pourquoi cette embrassade mutuelle du Crucifié et de Joseph d’Arimathie ?
– Pourquoi le crucifié est-il revêtu de cette longue tunique bleue, bordée d’or ?

Information sur la tunique : La tunique de Hortus prend toute son importance, quand nous disons que le Christ porte cette tunique dans toutes les scènes de la Passion de l’Évangéliaire.

Regardons l’image du bas :

– Jésus est-il déposé dans le tombeau ou mis sur le dessus du tombeau ?
– Pourquoi le couvercle du tombeau est-il entouré d’or ?
– En quelle position se trouvent Joseph d’Arimathie et Nicodème dans l’image du haut et dans celle du bas ?
– En quelle attitude se trouvent-ils par rapport à Jésus ?
– Pourquoi deux arbres entourent-ils le tombeau ?
– Quelles ressemblances et quelles différances y a-t-il entre eux ?
– Quelle est la position de Jésus par rapport à l’ensemble de l’image en ses deux parties ?

Information sur le « tombeau » : Le « tombeau » de Hortus prend toute son importance quand nous le mettrons en relation avec celui de la Nativité.

Lions les images du haut et du bas :

Fait unique dans l’Évangéliaire, l’image dite de La Descente de croix et de la Mise au tombeau porte un titre, «Hortus». Ce titre, placé entre les deux parties, les unit. Quelle signification lui a donné l’enlumineur ?

Par ailleurs, si l’on observe l’ensemble de l’enluminure, on observe un mouvement de descente et de remontée qui unit aussi les deux parties. Le mouvement part de la croix, dans le haut, descend par le Christ penché sur Joseph d’Arimathie, le rejoint, allongé en bas, accompagné de Nicodème penché sur lui, et, de l’arbre gauche en bas de l’image, passe par le corps de Jésus allongé, remonte par Joseph d’Arimathie, penché lui aussi sur Jésus, et de l’arbre à notre droite, repart vers le haut pour atteindre de nouveau la croix.

Dans ce mouvement d’ensemble, la Croix glorieuse caractérise tout à la fois l’image du haut comme celle de l’ensemble de l’image. Il en est de même pour le Christ allongé dans l’image du bas ; il caractérise tout à la fois l’image du bas et l’ensemble. Quelle signification l’enlumineur a-t-il attaché à ce mouvement de descente et de remontée ?

Interprétation d’ensemble

En mettant en relation les lectures du texte et de l’image, nous pouvons dire que le mot de gloire convient particulièrement à l’image du haut, et celui de sanctification à l’image du bas, mais il est important de considérer que les deux parties forment une unité et de voir leur relation.

La Croix victorieuse du péché

Quand on considère dans le manuscrit l’enluminure d‘Hortus, l’or de la croix, que la reproduction rend mal, saute aux yeux. L’ensemble de l’enluminure peut alors être nommé « La croix glorieuse ». Tous les détails de l’image peuvent en effet être interprétés à partir de cette croix d’or. Elle est précédée de deux enluminures montrant la même croix d’or, comme croix du sacrifice et comme signe de l’amour donnée jusqu’au bout. La troisième croix dans Hortus en montre le sens profond.

Elle est d’abord inséparable du Christ. On ne peut dire ici « le crucifié », car, de manière étrange, le Christ n’est pas détaché de la croix et ne porte d’ailleurs pas les traces des clous. D’où vient-il, s’il ne vient de la croix ? Ici, comme en plusieurs des enluminures, il y a un personnage invisible qui donne sens à ce que nous voyons. « Le Père a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ait la vie éternelle » (Jn 3,16). Il le donne avec cette tunique bleue bordée d’or. Une tunique que l’on trouve pour la première fois dans l’Évangéliaire lorsque le grand-prêtre juif déchire sa tunique : c’est alors que le Christ la prend pour la porter durant les sept enluminures de la Passion.

Ainsi, dans Hortus, c’est le Père qui donne son Fils comme Grand-prêtre et ce sont les croyants qui l’accueillent, dans une embrassade mutuelle, en la personne de Joseph d’Arimathie. Le Père, apparemment absent, donne sens à l’ensemble : c’est lui, en fait, qui par le Fils, le seul véritable Grand-prêtre, offre à l’humanité la croix glorieuse. Il offre son pardon au péché des hommes. La croix glorieuse est victorieuse du péché.

Le Père cependant fait bien plus que de donner son pardon. La Croix glorieuse, dans l’enluminure, est liée au titre « Hortus » (« Jardin »). Le Père, par la croix, renouvelle, pour ainsi dire, le « oui », donné lors de la création : il crée « l’homme nouveau et la terre nouvelle ». Le Christ, par la croix, récapitule le « oui » du Père donné non seulement à l’humanité, représentée ici par Joseph d’Arimathie et Nicodème, mais aussi à la création, présente par l’évocation de Hortus et des deux arbres du Jardin d’Éden.

Nativité et Résurrection

Au Christ surplombant l’humanité et la création, en haut de l’image, correspond le Christ allongé, dans le bas de l’image. On serait tenté de dire : « allongé dans le tombeau », mais la comparaison de l’enluminure de Hortus avec celle de la Nativité, montre qu’il s’agit ici d’un tombeau-autel.

Le Christ, enfant-adulte, enveloppé des langes-linceul, déposé sur l’autel, tourné vers le Père, entouré de Marie et de Joseph dans l’enluminure de la Nativité correspond au Christ d’après la Passion, déposé de même sur l’autel, tourné vers le Père, vers la croix glorieuse de résurrection, entouré de Joseph d’Arimathie et de Nicodème. Les deux enluminures de la Nativité et d’Hortus sont deux images qui ouvrent au mystère eucharistique qui permet aux croyants de vivre le passage pascal du Christ.

Cette signification profonde du Christ Grand-prêtre, donné à l’humanité par le Père, est encore renforcée par un détail de l’enluminure. Le couvercle du tombeau est mis en évidence par la bordure d’or. Ce couvercle du tombeau est mis aussi en évidence dans l’enluminure de l’Apparition aux saintes femmes. On est ainsi amené à juste titre à supposer que l’enluminure d’Hortus fait allusion à la plaque sur l’arche d’alliance (hilasterion, en grec, kapporeth, en hébreu), entouré des deux chérubins. Saint Paul dans sa lettre aux Romains (Rom 3, 25) affirme d’ailleurs que c’est désormais le Christ lui-même qui est notre « hilasterion ». On rejoint ici tout le développement de l’Épître aux Hébreux pour affirmer la nouveauté, l’originalité et la radicalité du sacrifice expiatoire du Christ. C’est lui qui donne sens à ce qui s’est cherché à tâtons : l’oblation de la vie fait place au sang des taureaux.

La gloire d’aimer

Tout aussi important que le message livré par les deux parties de l’image, l’est la signification qui se dégage de l’ensemble et que l’on pourrait intituler, pour rester dans le vocabulaire de la Prière sacerdotale, « la gloire d’aimer » : « Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux » (Jn 17, 26).

L’offrande du Christ, en bas de l’image, et la Croix glorieuse, en haut, qui donne le sens de cette oblation en passant par le titre « Hortus », trouvent leur actualisation toujours renouvelée dans l’eucharistie qui unit l’offrande du Christ et l’offrande des croyants. La finale de la Prière sacerdotale trouve toute sa force : il s’agit pour le Christ de toujours mieux faire connaître le nom du Père pour que règne toujours plus d’amour, pour les hommes entre eux et pour leur relation à « Hortus », c’est-à-dire, à toute la création. Il s’agit tout simplement de témoigner de la tendresse du Père qui par la Croix glorieuse du Fils nous fait fils à notre tour, dans une création réconciliée.

Un chemin pour approfondir la Prière sacerdotale…

Le parcours de l’image sera réussi s’il nous ouvre à nouveau un chemin pour approfondir la Prière sacerdotale, s’il permet de la goûter spirituellement et de redire avec le Christ : « Père, l’heure est venue : glorifie ton Fils afin que ton Fils te glorifie et que, selon, le pouvoir que tu lui as donné sur toute chair, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés ! Or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent toi le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus -Christ » (Jn 17, 1-3), « afin qu’ils aient en eux-mêmes ma joie complète » (Jn 17,13).

Informations pratiques

  • Pour parcourir les enluminures de l’Évangéliaire qui justifient le commentaire précédent, un CD- ROM est édité par le Musée historique de Berlin. (25,00€. Commande à bible-art-paix@arras.catholique.fr). Le catalogue présente commentaire et reproductions disponibles.
  • L’article de Louis Ridez « L’enluminure d’‘Hortus’ (le Jardin) dans le programme de l’Évangéliaire d’Egbert de Trèves (vers 980) » étudie l’image plus en détail que ne peut le faire l’article précédent. Le demander à lcridez(AT)gmail.com pour le recevoir gracieusement.

Pour aller plus loin

– Plus d’infos sur cette enluminure sur le site de Pax Christi : http://paxchristi.cef.fr/bible-art-paix.htm

– Lire aussi ici une brève méditation sur Hortus du père Louis Ridez, pour ceux qui désiraient découvrir l’enluminure en elle-même en dehors de l’application d’un texte.

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