Pour un monde nouveau : que gagneront les fils de Zébédée, l’homme riche, ou Pierre ?

Une planche de bandes-dessinées de Brunor intitulée : « Les zAventures des frères ZBD ».

Une planche de bandes-dessinées de Brunor intitulée : « Les zAventures des frères ZBD ».

Cet article est paru dans la revue Initiales n°237 : Gagner pour le meilleur… ou pour le pire ?

Parce qu’elle est pour une part l’histoire des hommes, la Bible présente de nombreuses situations de rivalité, de course à l’argent, au pouvoir, aux honneurs. Mais à aucun moment, il n’est fait l’apologie du gain. Au contraire…

Dans la Bible, le discours prophétique se présente toujours comme une instance de contestation des dérives des hommes par rapport au projet de Dieu. On y entend une sévère mise en question de la logique de l’avoir et une constante invitation à réviser nos objectifs au nom même du projet de Dieu. Il suffit de constater la façon dont les rois sont jugés – dès la mise en place de la royauté – ; les choses sont bien précisées : le roi doit être au service du peuple et non l’inverse ; ou encore, d’écouter Isaïe tonitruer contre ceux qui ne pensent qu’à accroître leur richesse : « Champ à champ, maison à maison… » (Is 5) Jésus s’inscrit dans la même ligne. Et à cet égard, l’épisode de la requête des fils de Zébédée est emblématique. Ce passage est précédé de deux interventions qui s’inscrivent dans une même problématique de « gagnants » :

  • La requête de l’homme riche (Mc 10, 17-27) : « Bon Maître, que dois-je faire pour recevoir la vie éternelle en partage ? » (Mc 10, 17)
  • L’intervention de Pierre (Mc 10, 28-31) : « Eh bien ! Nous, nous avons tout laissé pour te suivre » (Mc 10, 28). Sous-entendu : « Ne méritons-nous pas une récompense ? »

Dans les deux cas, Jésus répond en donnant les conditions pour aller à sa suite : il s’agit d’être prêt à quitter toutes nos sécurités et à partager son destin. La répétition de l’expression « le Fils de l’homme » invite à considérer comme un ensemble le passage des versets 32 à 45 (habituellement lu de 35 à 45). Le texte peut se subdiviser en trois parties : la troisième annonce de la Passion (Mc 10, 32-34), la requête des fils de Zébédée (Mc 10, 35-37) et la réponse de Jésus (Mc 10, 38-45).

« Ils étaient en chemin et montaient à Jérusalem, Jésus marchait devant eux »

La marche du groupe : Jésus marche en avant ; Marc note sa détermination qui contraste avec le peu d’empressement des disciples. Dans le passage parallèle, Luc (9, 51) rapporte : « Il durcit sa face pour prendre la route de Jérusalem ». C’est la définition de l’attitude du Serviteur d’Isaïe, acceptant la persécution dans le cadre de sa mission de Salut des hommes (Is 50, 7).

« Accorde-nous de siéger dans ta gloire, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche »

À part Jésus, tous les personnages ont un point commun, semble-t-il : ils sont tous dans une logique de gagnants, de méritants. Jacques et Jean, les fils de Zébédée, bien sûr, mais aussi l’homme riche, tout comme Pierre, qui rappelle ce qu’il considère comme des mérites acquis. Et apparemment, le groupe tout entier partage peu ou prou les mêmes ambitions, puisque la prétention des deux frères les met en colère. Jésus est bien le seul à tenir un autre discours, à s’inscrire dans une autre logique.

« Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ? »

Recevoir le baptême dans lequel je vais être plongé ? Manière de dire, je ne peux pas éviter le chemin de souffrance et de mort sur lequel les hommes m’entraînent ; et vous, êtes-vous prêts à vous engager sur ce même chemin ? Et si nous prenons au sérieux le projet de Dieu qui est de nous réunir tous en un seul homme, Jésus-Christ (Ep 1, 9-10), tout comme le Serviteur de Dieu et le Fils de l’homme, représentent l’un et l’autre non un individu, mais un peuple (le « peuple des saints du Très-Haut »), alors notre destin est inséparable de celui du Christ, notre Tête.

« Le Fils de l’homme est venu… »

Au IIe siècle av. J.-C., un nouveau personnage est apparu dans le livre de Daniel (chapitre 7). Ce personnage recevra de la part de Dieu une royauté éternelle et universelle. Et il établira la paix et la justice en Israël et dans toute l’humanité. Peu à peu, on a pris l’habitude d’employer cette expression pour parler du Messie. À la suite de la réflexion des prophètes sur un Messie non plus individuel mais collectif, le Fils de l’homme de Daniel était également un personnage collectif, un peuple appelé « le peuple des Saints du Très-Haut ».

Jésus s’attribue ce titre à plusieurs reprises dans les évangiles, au risque d’être incompris de ses auditeurs, qui étaient bien incapables de voir en lui un personnage collectif ! Mais, justement, le Fils de l’homme, d’après le prophète Daniel (Dn 7), était celui qui devait être sacré roi de toute l’humanité. Curieux portrait de roi qu’un roi à genoux devant l’humanité au lieu d’être assis sur son trône au-dessus des autres.

Le rapprochement opéré par Jésus entre ces deux figures apparemment contradictoires, « Fils de l’homme » (appelé à être un roi glorieux) et le serviteur destiné à la persécution, était certainement une surprise pour les auditeurs de Jésus.

« … non pour être servi… »

Clairement, ici, Jésus se présente non comme un roi triomphant, mais comme le serviteur d’Isaïe dont Isaïe disait : « Par lui s’accomplira la volonté du Seigneur ». C’est-à-dire le Salut de l’humanité, parce que la non-violence, le pardon, le service, l’humilité sont le seul moyen de changer le cœur de l’homme ; alors on comprend la phrase de Jésus : « Les chefs des nations païennes commandent en maîtres… Il ne doit pas en être ainsi parmi vous. » Vous, mes disciples, qui êtes le noyau et le ferment de l’humanité nouvelle, soyez à l’image du Fils de l’homme, faites-vous serviteurs.

C’est une véritable révolution de nos modes de vie qui nous est demandée. Quitter la logique de l’avoir pour une logique de l’être, une logique individualiste pour une logique communautaire : en somme la logique du monde pour la logique du Royaume. C’est beaucoup plus qu’une leçon de morale : il s’agit de changer de planète ! De « revêtir l’homme nouveau », comme dirait saint Paul.

« Je suis au milieu de vous comme celui qui sert », disait Jésus lui-même (Lc 22, 27), et l’image qu’il nous laisse est celle du lavement des pieds (Jn 13) avec cette phrase terrible : « Si je ne te lave pas, tu ne peux pas avoir part avec moi », sous-entendu « nous ne sommes pas du même monde. »

« … mais pour servir et donner sa vie »

Pour des connaisseurs des Écritures, ce mot évoquait infailliblement le « Serviteur de Dieu » décrit par le prophète Isaïe. C’était, à l’époque de l’Exil à Babylone, au VIe siècle avant notre ère, une nouvelle manière de parler du Messie attendu.

Il répondrait aux deux caractéristiques du Messie : à savoir, que l’Esprit de Dieu reposerait sur lui et qu’il accomplirait l’oeuvre de Salut de l’humanité. Cette mission lui vaudrait la persécution et la mort, mais, ultérieurement, il serait reconnu comme l’Envoyé de Dieu. Tout comme le Fils de l’homme évoqué par le prophète Daniel, c’était un personnage collectif.

« … en rançon pour la multitude »

Ces mots ont malheureusement complètement changé de sens depuis le temps du Christ, et nous risquons donc de les entendre de travers ; aujourd’hui, quand nous entendons le mot rançon, c’est dans le contexte d’un prisonnier. Le mot « rançon » désigne le montant de la somme à verser. Tandis qu’à l’époque du Christ, au contraire, le mot « rançon » signifiait la libération, c’est-à-dire la seule chose importante en définitive. Le mot grec qui a été traduit par rançon est dérivé d’un verbe qui signifie « délier, détacher, délivrer ».

Les disciples de Jésus attendaient effectivement une libération : de l’occupant romain d’abord, c’est certain. Plus profondément, ils étaient des croyants et donc, ils attendaient aussi la libération définitive de l’humanité de tout le mal qui la ronge : le mal d’ordre physique, moral, spirituel. Et ils entendaient Jésus leur dire : « Je dois consacrer ma vie à cette oeuvre divine de libération de l’humanité. » Mais Jésus leur dit aussi que cette oeuvre de libération de l’humanité passe par la conversion du cœur de l’homme ; et cela va lui coûter la vie, il le sait.

Marie-Noëlle Thabut, bibliste

Texte biblique

Ils étaient en chemin et montaient à Jérusalem, Jésus marchait devant eux. Ils étaient effrayés, et ceux qui suivaient avaient peur. Prenant de nouveau les Douze avec lui, il se mit à leur dire ce qui allait lui arriver : « Voici que nous montons à Jérusalem et le Fils de l’homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort et le livreront aux païens, ils se moqueront de lui, ils cracheront sur lui, ils le flagelleront, ils le tueront et, trois jours après, il ressuscitera. » Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : « Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander. » Il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? ». Ils lui dirent : « Accorde-nous de siéger dans ta gloire l’un à ta droite et l’autre à ta gauche. » Jésus leur dit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ? » Ils lui dirent : « Nous le pouvons. » Jésus leur dit : « La coupe que je vais boire, vous la boirez, et du baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder : ce sera donné à ceux pour qui cela est préparé. » Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean. Jésus les appela et leur dit : « Vous le savez, ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il n’en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

Mc 10, 32-45 (traduction TOB)

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