Quand la justice fait naître à la vie : le jugement de Salomon

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Cet article est paru dans la revue Initiales n°261 : Accusé, levez-vous !

« A moi, mon seigneur ! » Deux femmes demandent justice au roi. L’une d’elle se lance dans un récit qui se veut objectif. Il révèle qu’elles partagent tout : même métier de prostituées, enceintes en même temps, elles ont enfanté à trois jours d’intervalle, seules dans la même et unique maison. Pas de témoin donc, ni de pères ni d’enfants non plus dans son récit. « J’ai enfanté »1 dit-elle, sans complément. Une histoire de femmes qui sont comme indifférenciées.

L’égalité à tout prix

La différence surgit avec la mort de l’un des bébés, des fils apprend-on alors, étouffé pendant la nuit. Suit une histoire de substitution de fils entre le mort et le vivant à la faveur de la nuit et du sommeil de l’autre femme. Ni témoin, ni preuve, puisqu’elle dormait : qui ment ? qui dit vrai ? « Mon fils le vivant, ton fils le mort » dit l’une, « Ton fils le mort, mon fils le vivant », rétorque l’autre. Elles se parlent en miroir, inversant les termes de l’autre, se disputant la possession du même objet : leur fils vivant. Le texte accumule le mot « fils » au possessif, mon fils-ton fils, comme revenait le mot maison au début, deux mots dont la racine commune signifie construire2. Un fils construit une descendance, une maison. Pour ces femmes, avoir un fils leur a construit une identité nouvelle de « femmes-avec-fils », elles qui ne sont rien. Un fils meurt, et meurt avec lui cette identité qu’elles ont reçue comme irréversible. Pour aucune, SON fils ne peut être le mort. Alors qu’elles partageaient tout jusque-là, avec cette mort survient l’inégalité. Naît alors la jalousie de ne plus avoir ce que l’autre possède encore.

C’est parole contre parole. L’une et l’autre disent la même chose. Alors, le roi les prend au mot. « Celle-ci dit…Celle-ci dit… » : il répète leurs mots, leur renvoyant l’effet miroir qui les enferme. Il souligne le mensonge et la confusion qui barrent à la justice tout accès à la vérité.

Puis le roi décide3 : « Prenez pour moi une épée ». Mais, pour passer à l’action, c’est la parole que prend le roi et non l’épée. Sa parole rompt le cycle des paroles répétées en boucle. L’épée est bien là, qui projette l’ombre de la mort et le concret d’une vie en danger. Mais pour séparer le mensonge de la vérité, le roi parle. « Tranchez l’enfant vivant en deux et donnez la moitié à une et la moitié à une » (v.25). Par l’identité des mots qu’il emploie, le roi pousse à l’absurde la logique d’égalité des deux femmes. La violence de l’ordre donné met au jour la violence de celles qui se disputent la possession du même objet. Pour en souligner l’horreur, le roi nomme l’objet de leur convoitise pour ce qu’il est : un tout petit, un enfant (yeled), enfin nommé pour lui-même, et non comme « fils de ».

Le cri de la vie

La parole opère alors son œuvre de justice, le miroir se brise. L’une et l’autre femme laissent échapper l’enfant, l’une pour qu’il vive, l’autre, pour qu’il meure. « A moi, mon Seigneur ! Donnez-lui l’enfanté vivant » (v.26) : ses entrailles qui l’ont porté s’émeuvent pour son fils menacé. Face à la mort, elle renonce à tout droit de possession sur celui qu’elle reconnaît enfin comme l’enfanté, yaloud, l’absent du début du texte, comme si elle le mettait au monde une deuxième fois. Seul l’enfant compte alors. « Ne le faites pas mourir ! » (v.26). Elle choisit la vie.

« Tranchez », dit l’autre, sans complément d’objet, niant l’existence de l’enfant au bout de l’épée. Enfermée dans la jalousie qui veut tout égal, elle n’est plus capable d’en sortir. Elle n’entend même pas les paroles de don de sa compagne. « Ni à toi, ni à moi il ne sera » (v.26) : seule compte la possession, ou la non-possession. L’enfant n’a pour elle aucune valeur. Elle choisit la mort.

La parole fait naître

« Le roi répondit et dit » (v.27). Pour répondre, il faut avoir écouté. Signe de son écoute, le roi, pour rendre son jugement, reprend les mots-mêmes de « la femme dont le fils est le vivant » : « Donnez-lui l’enfanté vivant, ne le faites pas mourir » (v. 27). Mais en juge et en roi, il y ajoute : « elle est sa mère ». Et voici que le mot « mère » apparaît enfin là où il était tant question de naissance et de fils. Et c’est même le dernier mot du récit, son aboutissement : la naissance d’une mère. La parole du roi qui brandissait une menace de mort a brisé les enfermements, elle a révélé la vérité et dénoncé le mensonge. Elle a fait surgir le don, et le don la vie. Elle a fait naître et l’enfant et la mère.
« Un cœur qui écoute pour discerner entre le bien et le mal » (1 R 3,9) avait demandé à Dieu le roi Salomon à l’orée de son règne. Par son écoute et son discernement, le roi a fait œuvre de justice, une justice qui a permis l’accès à la vérité et ouvert des chemins à la vie. Oui, seul le Dieu d’Israël, Dieu de justice, de vérité et de vie, peut être à l’origine de cette sagesse que le peuple reconnaît à son roi. Le roi Salomon peut être roi sur tout Israël (1 R 4,1).

 

Claire Escaffre, Bibliste, co-rédactrice de ZeBible

1. Enfanter : du verbe hébreu yalad ; même racine à yeled, enfant (v.25), même verbe au participe passif, yaloud, enfanté, au v.26..
2. Bayit, maison ; ben, fils, racine commune : banah bâtir, construire.
3. Il est intéressant de souligner ici que le verbe français « décider » vient du latin decidere : trancher par l’épée.

16Alors deux prostituées se rendirent auprès du roi et elles se tinrent devant lui.
17L’une des femmes dit : « A moi, mon seigneur ! Moi et cette femme nous habitons dans la même maison et j’ai enfanté auprès d’elle dans la maison.
18Et le troisième jour après que j’eus enfanté, cette femme aussi a enfanté. Nous étions ensemble : pas d’étranger avec nous dans la maison, rien que nous deux dans la maison.
19Et mourut le fils de cette femme pendant la nuit parce qu’elle s’était couchée sur lui.
20 Elle s’est levée au milieu de la nuit, a pris mon fils d’à côté de moi, tandis que ta servante dormait, et elle l’a couché sur son sein et son fils, le mort, elle l’a couché sur mon sein.
21Je me suis levée au matin pour allaiter mon fils et voilà qu’il était mort. Mais je l’ai examiné au matin, et voilà que ce n’était pas mon fils que j’avais enfanté. »
22L’autre femme dit : « Non ! mon fils (est) le vivant et ton fils le mort. » Et la première disait : « Non ! ton fils (est) le mort et mon fils le vivant. » Ainsi parlaient-elles devant le roi.
23Et le roi dit : « Celle-ci dit : « Celui-ci (est) mon fils, le vivant, et ton fils, le mort », et celle-ci dit : « Non, car ton fils (est) le mort et mon fils, le vivant. »
24Et le roi dit : « Allez me chercher une épée » et ils apportèrent une épée devant le roi.
25Et le roi dit : « Tranchez l’enfant vivant en deux et donnez la moitié à une et la moitié à une. »
26Et la femme dont le fils était le vivant dit au roi, car ses entrailles s’étaient émues pour son fils, et elle dit : « A moi, mon seigneur ! Donnez-lui l’enfanté vivant, mais ne le faites pas mourir ! » Mais celle-là disait : « Ni à moi, ni à toi il ne sera ! Tranchez ! »
27Et le roi répondit et dit : « Donnez-lui (la première) l’enfanté vivant, mais ne le faites pas mourir : celle-là (est) sa mère. »
28Tout Israël apprit le jugement qu’avait rendu le roi et on craignit le roi parce qu’on vit qu’il y avait en lui une sagesse divine pour rendre la justice.

1Le roi Salomon fut roi sur tout Israël.

1 R 3, 16 – 4, 1 Traduction d’après le Chanoine Osty

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