Le choix contagieux de Ruth la Moabite

A woman’s hand is touching the crop in a field

Cet article est paru dans la revue Initiales n°264 : L’effet papillon

Quand Ruth, au pays de Moab1 , épouse un immigré dont la famille a fui la famine en Juda, elle ignore que son choix va changer le cours de l’histoire. Dix ans plus tard, père et mari sont morts sans enfants, restent trois veuves2 , sans ressources ni protection, en terre étrangère pour Noémi, la mère. Pour elle, l’avenir est fermé. Il ne lui reste qu’à partir, retourner seule chez les siens à Bethléem, laissant ses brus auprès des leurs.

 

Le choix de Ruth

Ruth fait alors le choix fou, par fidélité au mariage qui l’a faite entrer dans un clan d’Israël, de « s’attacher » à Noémi pour « revenir » avec elle en Juda. Elle quitte sa terre et toute sécurité pour devenir une émigrée en terre étrangère. Avec Noémi, Ruth choisit la pauvreté, la solitude, l’insécurité. « Où tu iras, j’irai […] ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu » (Rt 1, 16). Cet amour qui va au-delà du requis a un nom en Israël : le hésed (Rt 1, 8), un amour fidèle, gratuit, sans condition, une loyauté qui s’inscrit dans le concret de la vie et qui est le propre de l’Alliance.

Une étrangère sans statut

À Bethléem, en Juda, c’est le temps de la moisson. Pour assurer sa survie et celle de Noémi, Ruth choisit d’aller glaner dans les champs derrière les moissonneurs. Laisser les grains tombés pour les plus pauvres, veuves, orphelins, étrangers, est une obligation en Israël. Car la terre appartient à Dieu qui a le souci de ceux qui n’ont rien. Ruth est bien de ceux-là, mais elle, la Moabite, sait qu’elle est une étrangère sans statut, une nokria (Rt 2, 10), non protégée par la Loi, et donc exclue de ce droit comme de tout droit3 . Elle aura à « trouver grâce » (Rt 2, 2.11). Le récit fait alors intervenir la chance (Rt 2, 3). Ruth arrive dans le champ de Booz, un « homme de valeur » (Rt 2, 1), parent de Noémi. Mais plus que la chance, ce qui va changer le destin de Ruth, c’est son attachement à sa belle-mère, reconnu par tous. La générosité de Ruth se fait alors contagieuse. Booz donne, sans compter, au-delà des prescriptions de la Loi ! Il donne et il accueille : Ruth la Moabite est admise à la table des moissonneurs, comme un membre de la communauté d’Israël !

Une femme de valeur

Mais la moisson n’a qu’un temps. Sombre est l’avenir pour la survie des deux veuves et pour le clan près de s’éteindre. Un espoir subsiste avec le « rachat », car Booz, est un « racheteur » du clan4. Noémi conçoit alors un plan de séduction ambigu en incitant Ruth à rejoindre Booz, la nuit venue, après le repas de fin de moisson. Ruth obéit mais à sa manière. Refusant de piéger Booz, Ruth fait le choix de la clarté et de l’obéissance à la Loi. À Booz qui la découvre couchée à ses pieds, elle demande de la prendre pour femme5 « car tu es go’el ». Elle en appelle à la Loi, à son devoir de go’el, en fidélité à son mari par-delà la mort. Booz s’émerveille du hésed de Ruth (3,10). Tous la proclament « femme de valeur » (3,11), titre qui fait d’elle, la Moabite, l’égale de l’« homme de valeur » qu’est Booz et la rend digne de l’épouser. Le hésed entraîne le hésed : la fidélité inventive de Ruth à la Loi amène Booz à endosser le rôle de go’el. Ruth peut maintenant s’effacer. À Booz d’user de toute son influence et son habileté pour mener à bien le projet, dans le respect de la Loi et avec l’accord de tous.
De leur union un enfant naîtra : Obed. Il sera le grand-père de David (Rt 4, 17).
Ruth la Moabite, qui a fait siens le peuple et le Dieu d’Israël (Rt 1, 16), est proclamée l’égale de Rachel et Léa, les matriarches, « qui construisirent à elles deux la maison d’Israël » (Rt 4, 11). Le récit la compare à Abraham, modèle du hésed, « tu as quitté ton père, ta mère et le pays de ta parenté » (Rt 2, 11 cf. Gn 12, 1), « que ton salaire soit comblé » (Rt 2, 12 ; cf. Gn 15, 1). Le salaire d’Abraham sera l’enfant de la promesse, Isaac, comme le sera Obed pour Ruth. De sa fidélité contagieuse à la Loi, source de tous ses choix, naît la générosité des choix des autres, devenant source de salut pour tous.

Par son hésed, Ruth la Moabite, l’exclue de la promesse, participe plus que toute autre femme en Israël, à la réalisation de la promesse, elle, l’ancêtre de David de qui naîtra le Messie, le Sauveur du monde.

Claire Escaffre, Bibliste, co-rédactrice de ZeBible

1. Les Moabites sont ennemis d’Israël par leur origine entachée par l’inceste entre Lot et ses filles d’où naîtront Ammon et Moab (Gn 19). « L’Ammonite et le Moabite n’entreront pas dans l’assemblée du Seigneur ; même à la dixième génération, et cela à jamais » Dt 23,4.
2. Les veuves sont dépourvues de statut social leur assurant subsistance, et même méprisées, objet de honte en Israël.
3. Israël a deux mots pour nommer les étrangers : le ger, étranger résident, protégé par la Loi ; le nokri , étranger illégal, sans droits reconnus.
4. Des lois d’Israël cherchent à protéger les terres de chaque clan pour éviter la misère. Deux lois se conjuguent ici : le lévirat, pour perpétuer la descendance masculine et le rachat, go’ellah, pour empêcher que le patrimoine passe à autrui.
5. « Étends sur moi le pan (de ton manteau) » est un signe de protection et de possession qui équivaut à dire : prends-moi pour femme.

Au retour d’exil, sous Esdras et Néhémie, où une application restrictive de la Loi chasse d’Israël les femmes étrangères avec leurs enfants, le livre de Ruth est subversif. Une étrangère, une Moabite, est donnée comme modèle de fidélité à l’Alliance et à la Loi. Dans chacun de ses choix, Ruth se conforme aux exigences de la Loi alors que rien ne l’y oblige. Mais toujours dans le dépassement de la Loi qu’est l’amour, le hésed.
La tradition juive validera cette lecture de la Loi en instaurant la lecture du livre de Ruth dans la liturgie de Chavouot, la fête de la Loi.

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