Joseph, ou la paternité d’un juste

La sainte famille, Murillo, détail

Que dit la Bible ? L’Oasis n°22 : Cœur de père

Joseph, qui ne dit rien dans les évangiles, participe de manière très concrète à l’accomplissement du projet de Dieu .

Joseph comme prête-nom ?

Dans la Bible l’époux de Marie n’apparaît que dans les évangiles, et il n’y joue pas vraiment les premiers rôles. En Marc il n’est d’ailleurs pas mentionné, tandis qu’en Jean il est cité essentiellement pour signifier les origines modestes de « Jésus le fils de Joseph » (Jn 1, 45-46 et 6, 42).
Cette dernière désignation présente cependant un intérêt pour Matthieu et Luc car Joseph descend du roi David, la lignée du messie attendu. Bien que réduite aux titres de père « supposé » de Jésus (Lc 3, 23) ou d’« époux de Marie, de laquelle est né Jésus »* (Mt 1,16), la paternité de Joseph reste le signe d’une ascendance messianique. Joseph ne servirait-il alors que de prête-nom ? Fort heureusement les récits de l’enfance de Jésus, en Matthieu et en Luc, anticipent cette question lorsqu’ils nous en disent un peu plus sur le personnage.

Un père comme un autre ?

Luc montre ainsi Joseph assumant sa responsabilité de parent avec son épouse. L’évangéliste force même le trait, lorsqu’il inclut Joseph au rite de purification : « les jours de LEUR purification selon la loi de Moïse »* (Lc 2, 22, traduction littérale). En fait le texte de la Loi, en Lv 12, 1-8, concerne exclusivement la purification de la parturiente mais non celle du père ! Plus loin Marie désigne Joseph comme « père », lorsqu’en bons parents ils s’inquiètent tous deux de l’absence du jeune Jésus qui se consacrait aux affaires de son Père divin (Lc 2, 48-50). Pour autant, Luc ne rapporte aucune parole de Joseph.

Joseph, père parce que juste ?

Si dans le récit de Matthieu Joseph reste également silencieux, il ne joue pas moins un rôle décisif dans les péripéties extraordinaires qui suivent la naissance de Jésus. En effet, l’arrivée imprévue de cet enfant remet d’abord en question les fiançailles de Joseph (Mt 1, 18-19), puis elle l’oblige à fuir sa ville natale pour déménager en Égypte (Mt 2, 13-15) et, finalement, à Nazareth (Mt 2, 21-23). Ce récit mouvementé démontre qu’à plusieurs reprises Joseph sauve la vie des siens. Il aurait en effet pu rompre avec Marie en toute légalité et abandonner Jésus au sort d’un enfant illégitime, ou encore rester dans sa ville natale sous la menace d’Hérode. D’après Matthieu, Jésus doit donc sa vie à Joseph non comme géniteur mais parce qu’il a fait de l’avenir de cet enfant inattendu sa priorité.
Joseph a en effet tenté l’impossible pour préserver Marie et l’enfant qu’elle porte, sans pour autant cautionner l’infidélité supposée : « Joseph, son époux, qui était un homme juste et qui ne voulait pas la diffamer, se proposa de la répudier secrètement »* (Mt 1, 19). Toutefois une répudiation ne peut qu’être scellée par un acte juridique public et ne peut donc rester secrète (Dt 24, 1). Être un « homme juste », selon la désignation de Matthieu, met donc Joseph dans une situation impossible. Dans cette impasse, les indications de l’ange du Seigneur, que Joseph a reçues en rêve à trois reprises (Mt 1,20 ; 2,13 ; 2,19), viennent fort à propos. Cet ange majeur qui représente la volonté de Dieu apparaît ainsi dans le premier évangile en amont mais aussi en aval du parcours de Jésus en ce monde : de l’annonce de la maternité par l’action de l’Esprit Saint (Mt 1, 20-21) à celle de la résurrection devant le tombeau vide (Mt 28, 2-7), l’ange signifie l’appartenance de Jésus à une réalité qui transcende le deuil des femmes venues au tombeau ou la vie familiale mouvementée de Joseph et Marie.
Cet enjeu supérieur est souligné par les quatre citations d’accomplissement qui ponctuent le récit de la naissance de Jésus en Matthieu. Elles répètent inlassablement que « tout cela arriva afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le(s) prophète(s)»* (Mt 1,22 ; 2,15 ; 2,17 ; 2,23). Le rôle protecteur que Joseph accepte de jouer en faveur de cet enfant venu d’ailleurs l’amène en définitive, nous explique Matthieu, à devenir un acteur de l’histoire du salut des hommes au côté de Jésus, le Christ.

Un cœur de parent

Pour conclure, on peut se demander si Jésus appelait Joseph « Père » ou encore « Papa » ? Matthieu aurait peut-être répondu par la négative à cette question : « n’appelez personne sur la terre votre père ; car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux »* (Mt 23, 9).
S’il est vrai qu’au regard des récits de Luc et surtout de Matthieu Joseph mérite amplement le titre de père, les péripéties mêmes qui amènent à cette conclusion pourraient cependant laisser croire que son sens de la justice et de la retenue l’aurait incité à ne pas prétendre à ce titre. Il semble alors qu’avoir un cœur de parent à l’exemple de Joseph consiste à percevoir dans chaque enfant toutes les promesses de sa vie à venir et de se mettre tout simplement au service de leur réalisation : « Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant comme celui-ci, me reçoit moi-même. »* (Mt 18, 5)

Denis FRICKER, Professeur d’exégèse du Nouveau Testament, Université de Strasbourg

* Traduction par l’auteur

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