Accompagnement des catéchumènes : s’inspirer de figures bibliques

Jésus et Nicodème, Crijn Hendricksz Volmarijn, 1601-1645.

Jésus et Nicodème, Crijn Hendricksz Volmarijn, 1601-1645.

Articles publiés dans le Bulletin de liaison du catéchuménat en 2014 et 2015.

A travers quelques personnages bibliques, le Père Marxer interroge la posture d’accompagnement en catéchuménat. Avec Elie, Nicodème, Salomon …

Il est tard, il fait nuit : Elie, Nicodème et nous

C’est le moment de la journée où l’on ne distingue plus très bien les distances, les formes et les limites des êtres et des choses.

Elie – vous le connaissez bien ! – harassé par une longue marche. Quarante jours, quarante nuits de marche aveugle dans la mesure où il ne sait ni pourquoi, ni où il va. Il obéit. Voilà sa force. Il se veut fidèle à la parole de l’Ange.

Nuit aussi pour un autre homme non moins connu : Nicodème. Il est bien difficile quand on s’appelle Nicodème, quand –pharisien– on appartient à la bonne société, d’aller à la rencontre de ce prophète dont on commence à parler à Jérusalem …

Deux hommes dans la nuit, deux hommes qui refusent de se laisser enfermer dans une société infidèle, crispée sur elle-même, sur ses biens, incapable de percevoir la lumière qui brille au-delà de la nuit, hors des ténèbres et de la mort.

J’aime ces deux personnages : leurs visages rappellent les nôtres ou plutôt nos visages laissent apparaître quelques ressemblances avec eux deux.

Nous brûlerions bien volontiers d’un zèle jaloux pour le Seigneur si, comme Elie, nous ne fuyions devant la fascination qu’exerce sur nous l’attrait du pouvoir ou des richesses.

Nous irions bien comme Nicodème à la rencontre du pauvre, à la faveur de la pénombre pour éviter les « on-dit », si nous acceptions de nous libérer de tous les « a priori », des idées toutes faites qui emprisonnent trop souvent notre intelligence et notre cœur dans les ténèbres de l’égoïsme ou de l’intolérance.

Et dans la nuit, le Seigneur s’est approché d’Elie. Il n’était pas dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu dévorant, mais dans le bruit de la brise légère. Malgré sa peur, Elie est libre ; désireux, comme Nicodème, de savoir ce qu’il aura à faire pour rester fidèle à l’amour dont il se sait aimé, prêt à recommencer une nouvelle vie, à renaître à une nouvelle espérance. « Dieu a tant aimé les hommes qu’Il a donné son Fils unique. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par Lui ».

Nous sommes bien proches de Nicodème lorsqu’il dit au Seigneur : « Comment cela peut-il se faire ? ». Comment l’homme ou la femme que je suis, né(e) de la chair, peut-il (- elle) rencontrer Dieu, voir Dieu, discerner Sa présence ? Comment passer de ma première naissance qui me fait homme à une deuxième naissance qui me fasse, avec le Christ, fils ou fille de Dieu ?

Cette question devrait résonner en nous fortement, nous qui sommes en quête de révéler la vie, de donner la vie, de découvrir la vie !

Pourtant le Christ ne donne pas à Nicodème une réponse qui apporte une solution ! C’est en pleine vie, en pleine liberté, parmi les œuvres des hommes, qu’il nous faut renaître à une vie nouvelle : « Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va ».

Le visage caché sous son manteau, Elie attend les paroles du Seigneur. Dans la nuit de Jérusalem, Nicodème espère les paroles du Christ. Et tous deux, ont su garder leur intelligence et leur cœur disponibles à la rencontre possible du Seigneur. Dieu ne s’est pas imposé à eux, parce que Dieu ne s’impose jamais. Ils ont su, au milieu des ténèbres, reconnaître la lumière venue dans le monde, parce que celui qui fait le bien vient à la Lumière. Ils sont su discerner et dénoncer au milieu des paroles des hommes celles qui emprisonnent et celles qui libèrent. Et c’est pour cela que, sans voir le visage de Dieu –Il n’en a pas besoin, il sait que c’est Lui–, Elie, dans la nuit de l’Horeb, est alors capable dans l’action de grâce, d’entendre Dieu lui dire : « Elie, retourne par le même chemin… Continue la mission que je t’ai donnée, va témoigner, parmi les hommes auxquels je t’envoie, de mon amour et de ta foi ».

De Salomon à Marthe et Marie

« Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain ; si le Seigneur ne garde la ville, c’est en vain que veillent les gardes ». Ni vous ni moi, nous n’avons la moindre envie de travailler « en vain » ! Chacun dans notre domaine, nous devons et voulons être efficaces ! Et sans évoquer le plan professionnel ou familial, les missions d’Eglise qui nous sont confiées viennent nous inquiéter lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous ! Que d’accompagnateurs se questionnent sur eux-mêmes lorsqu’un catéchumène demande à arrêter le chemin entrepris ?

Salomon qui est un expert -il a su construire le temple de Jérusalem- est celui qui nous avertit : « si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain ». Nous aurons beau faire les meilleures études théologiques, pédagogiques, éthiques… que sais-je pour notre mission d’accompagnateur : notre maison ne tiendra pas si le Seigneur lui-même n’est pas Celui qui la construit.

Salomon est un sage, quelqu’un qui a beaucoup appris de la vie, notamment de son père David lorsqu’il a été remis à sa place en voulant faire un temple pour le Seigneur. Salomon n’a pas oublié cette expérience et nous la livre dans des termes qui ont pour but de nous réveiller de nos évidences trompeuses. En fait, nous n’avons pas seulement à faire en sorte que nos maisons tiennent debout et que nos villes soient bien gardées. Il nous faut encore trouver les moyens que notre existence toute entière ait un sens, c’est-à-dire porte des fruits : des fruits qui aient du goût et qui soient à l’épreuve du temps, des fruits qui donnent la vie parce que ni la peur, ni la jalousie, ni même la mort ne les auront gâtés.

Quand on est menacé par de tels ennemis, il ne suffit pas de monter la garde en comptant sur ses propres forces. C’est bien ainsi que Marthe a failli manquer son rendez-vous avec Jésus. Elle aimait tant le recevoir chez elle. Mais ce jour-là, il a débarqué sans prévenir, avec le groupe de ses disciples. Personne ne va lui reprocher de s’être mise en peine pour l’accueillir mieux. Mais le démon de l’inquiétude et de la perfection a su en profiter pour tout gâter. Au souci de bien faire, il a mêlé l’agitation, jusqu’à l’épuisement et au dépit. L’accusateur a soufflé que ni Marie ni Jésus ne sont plus dans le vrai. Ne voit-il pas qu’elle profite de sa présence pour ne pas prendre sa part dans le travail de la maison ? S’il est bien le Seigneur, pourquoi ne met-il pas un terme à l’injustice ?

Sous la violence et les reproches de sa sœur, Marie n’a pas bronché. La perle de cet évangile, si belle et pure qu’elle risque de nous aveugler, c’est elle, assise aux pieds de Jésus, toute à écouter sa parole : Marie, dont Satan ne supporte pas le silence, sans parvenir à le troubler. Mais pour les Marthe que nous sommes tous, le plus merveilleux n’est-il pas ce visage de Jésus qui s’est tourné vers nous à cet instant ? Avec la force et la bonté dont il a guéri les boiteux et ressuscité les morts, il nous a regardés et par deux fois, il a prononcé notre nom.

Reconnaissons-le ! A cet appel, par ce regard, nous sommes sauvés de notre enfermement, redonnés à nous-mêmes et à nos frères. Une seule chose est vraiment nécessaire : ne pas se mettre à la place de Dieu, mais l’écouter, l’accueillir, le servir à chaque moment, tel qu’il veut bien se présenter. Jésus nous aime tel que nous sommes, à cette place où rien ne se construit sans lui. « Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain » ; mais le sage en témoigne : « Dieu comble son bien-aimé quand il dort ».

Nicodème, un homme qui interroge

Nicodème questionne ! Chacun de nous a bien, comme lui, sa manière de rencontrer ou d’éviter le Christ. St Paul avait tout fait pour le combattre ; Zachée a grimpé sur son arbre. Certains se mettent en route pour suivre un maître de sagesse, d’autres pour être guéris ou pardonnés. Dans tous les cas, celui qui s’approche de Jésus en est brûlé. Il est vrai que la sainteté est un feu qui exclut les tièdes !

Nicodème, pour revenir à lui, est le type même de l’homme honnête. Il a entendu parler du Christ ; les uns pour, les autres contre. Enquête faite, il ne doute pas que Dieu soit à l’œuvre en Jésus ; il y a des signes qui ne trompent pas. Il sait aussi qu’un jour, il lui faudra prendre parti. Face à l’innocent qu’on accuse, il ne restera pas indifférent ou neutre. Sans plus attendre, il vient trouver Jésus ; mais « de nuit », pour ne pas trop se compromettre.

Aux yeux du monde, qu’avons-nous à gagner en nous déclarant pour le Christ ? Il ne nous sert pas à devenir riches, ni puissants, ni chanceux. Nous risquons plutôt de le voir se dresser sur notre chemin et nous montrer du doigt une autre direction. Comme Nicodème, il nous arrive de préférer l’obscurité à la lumière, façon de retarder une exigence qui serait trop forte pour nous.

Jésus n’est pas d’abord un docteur de morale. La condition unique pour entrer avec lui dans le Royaume de Dieu est de « naître à nouveau ». Il ne s’agit pas de repartir à zéro, mais d’accepter de recevoir sa vie, sans aucune réserve, de Celui qui en est la source véritable. Les catéchumènes que nous accompagnons sont témoins de ce déplacement. Ils nous disent que leurs racines sont ailleurs. Et en les menant jusqu’au baptême, nous avouons qu’ils ne nous appartiennent pas mais bien qu’ils sont au Christ. Voilà pourquoi il leur est bon d’être plongés dans l’eau, dans la parole et dans le souffle ou l’Esprit de Jésus.

De la naissance à notre mort, nous avons tous à passer par l’eau, par la parole et par le souffle ; à nous laisser traverser par eux. Ces trois éléments nous menacent autant qu’ils nous sont nécessaires et désirables. Nos désirs sont des fleuves, c’est-à-dire des « chemins qui marchent » dans les déserts de notre vie. Ils nous portent ou nous engloutissent selon que nous voulons rester assis et humbles, ou orgueilleusement debout dans notre barque. Jésus seul connaît le secret de l’eau et la manière d’arriver au port !

Et dès notre premier cri, d’où vient le souffle qui remplit nos poumons et qui s’en va, et où nous mène-t-il ? Nous sommes libres de négocier avec le vent, de le dévier ou de le contrarier pour un moment ; mais non de le produire et moins encore de le retenir après l’heure. Et la parole, née de la soif et portée par le souffle, d’où nous vient-elle et où va-t-elle ? Nous ne le savons pas non plus. Tant qu’elle nous est donnée, elle est notre demeure et notre milieu nourricier. C’est elle qui nous appelle et qui nous unit corps et âme, et les uns avec les autres. Mais elle devient le pire des poisons lorsqu’on y manque ou qu’on ne la respecte pas.

Indispensables et menaçants, venus d’ailleurs et non maîtrisables, l’eau, la parole et le souffle ne sont pas pour nous des éléments du monde, des forces anonymes avec lesquelles nous composons avant qu’elles nous quittent ou qu’elles nous écrasent. En acceptant d’y être plongé tout entier, sans autre appui que sa confiance en la bonté de Dieu, Jésus en a fait le lieu de notre combat et de notre salut. Il a pris sur lui notre peur. Il y habite et la transforme en un passage vers son Père. Tout être vivant est tendu vers l’eau, la parole et le souffle mais depuis le cri de Jésus en croix, il est ouvert à l’espérance.

Le baptême ne prétend pas épargner à quelqu’un les risques de la vie. Il dit la dignité de fils de Dieu et il promet qu’il y a tout à gagner à affronter la soif, le grand air, le procès de la vérité. Car Jésus-Christ est avec ces femmes et ces hommes qui cherchent Dieu, et en son nom, nous avons raison de les marquer de son sceau.

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1603, Galerie des Offices, Florence.

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