L’élection d’Israël, une bonne nouvelle pour les chrétiens

Route en lacets à travers le désert.

Route en lacets à travers le désert.

Les chrétiens ne peuvent pas ignorer le mystère de l’élection. Ils la découvrent dès qu’ils ouvrent le Nouveau Testament.

Le premier évangile canonique – l’évangile selon saint Matthieu – rapporte le baptême de Jésus qui se conclut ainsi : « Et voici qu’une voix venant des cieux disait : « Celui-ci est mon Fils bien aimé, celui qu’il m’a plu d’élire ». » (Mt 3,17) Vient aussi à l’esprit le texte de l’évangile selon saint Luc où Jésus – que Dieu a élu, comme nous venons de le lire – est lui-même celui qui choisit : « En ces jours-là, Jésus s’en alla dans la montagne pour prier et il passa la nuit à prier Dieu ; puis, le jour venu, il appela ses disciples et en choisit douze auquel il donna le nom d’apôtres. » (Lc 6,12-13)1 .

Pour parler de l’élection, j’emploie à dessein le terme « mystère » pour signifier, d’une part que Dieu en est l’auteur et l’acteur, et que, d’autre part, cette élection n’est vraiment accessible que « par révélation », selon l’expression de la Lettre aux Éphésiens (3,3). Cependant, c’est précisément en faisant élection que Dieu se révèle. Élection et révélation sont indissociables. Pourtant, le sentiment de l’élection peut exister dans une vie alors même que la révélation paraît obscure, voire indéchiffrable.

Un don divin pour l’histoire humaine

Une nouveauté dans l’histoire

En se choisissant un peuple, Dieu, le Créateur de l’univers, entre dans l’histoire humaine et se joint ainsi au destin d’individus que ce choix rassemble en un peuple. Son destin est en quelque sorte lié à celui de ce peuple : c’est par ce peuple, fruit de cette élection, que Dieu sera reconnu par les hommes. Dieu suscite ainsi une nouvelle histoire qui donne sens à l’histoire humaine. Le peuple élu, malgré les tragédies qu’il peut subir, est porteur de cette nouveauté au sein de l’humanité qui avance dans l’aveuglement selon une existence apparemment absurde. L’élection introduit une totale « nouveauté » dans l’histoire humaine (cf. Is 42,9 ; 43,18 ; Jr 31,22). « Comme des cieux nouveaux et une terre nouvelle » sont « créés » par le Seigneur, ainsi la « descendance » élue reste « ferme » devant le Seigneur (cf. Is 65,17 ; 66,22). L’histoire des nations trouve en elle sa véritable signification : Dieu lui-même rassemble non seulement les fils d’Israël, mais aussi les nations qui auront part au sacerdoce2 (cf. Is 66,18.21). Ainsi manifeste-t-il sa « gloire » (cf. Is 66,5.18). Telle est en définitive la grande nouveauté. Elle est suggérée par le vocabulaire de la création qui, dans le prophète Isaïe au moins, se greffe sur celui de l’élection3.

Pourtant, le mot « histoire », forgé par l’esprit de l’homme, signifie déjà que l’existence humaine a un certain sens. La science historique est significative de l’existence humaine. Par exemple, elle permet de parler de progrès de la démocratie, de « printemps arabes », etc. Cependant, elle laisse les hommes devant l’énigme de la condition humaine. Par contre, le mystère de l’élection introduit dans cette énigme (ou dans le sens esquissé par l’étude historique) une lumière vive qui éclaire pleinement la signification de notre histoire humaine. Le peuple élu en est porteur, il est « mis à part » au milieu des hommes pour la leur dévoiler : il est « lumière pour les nations » (cf. Is 42, 5-6).

Dès lors, l’humanité peut recevoir cette juste invitation : « chantez un chant nouveau » (Is 42, 10).

Ce peuple élu est « Israël ». Quand je parle d’élection, il s’agit de l’élection d’Israël. De fait, en évoquant le « mystère de l’élection », nous ne pouvons pas considérer une autre élection. Sinon, on penserait que Dieu fait plusieurs choix et nous aurions décidé de parler de l’un d’entre eux, celui d’Israël. En vérité, Dieu est Un, et c’est pourquoi, en étant Dieu de tous les hommes, son dessein pour tout homme est unique et a sa cohérence interne qui est divine. La présence de Dieu dans l’histoire est violemment interrogée quand le peuple qui en est porteur vit le drame de la Shoah.

Pourtant, la mémoire qu’il garde de son élection, redéfinie à nouveaux et laborieux frais par son interrogation, et son interrogation elle-même, attestent ce dont il est à jamais porteur : l’invincible présence de Dieu dans l’histoire.

Un patrimoine commun

Dans son livre À l’écoute d’Israël en Église, Pierre Lenhardt écrit : « L’Église enseigne que l’Ancienne Alliance n’a jamais été révoquée. (…) On doit donc tenir que l’enseignement pharisien-rabbinique sur le don fait au Sinaï, par le Dieu d’Israël, Un et Unique, de la Torah Une, orale et écrite, est reconnu et assumé par l’Église. Cette Torah, transmise à Moïse et reçue par Israël, est reçue par l’Église. Cette Torah, qui vient des juifs, est ce qui constitue le patrimoine commun dont l’Église recommande de rechercher et d’étudier les composantes fondamentales. Une de ces composantes est la foi en Dieu qui a élu et qui élit encore Israël. Il faut dire avec Peter von der Osten-Sacken, exégète et théologien luthérien, qu’on ne peut soupçonner d’ignorer ni saint Paul ni les innombrables manières de l’interpréter : « Une seule proposition fondamentale doit être rendue théologiquement consciente et pratiquée : la certitude que Dieu maintient l’élection d’Israël et sa prédilection pour son peuple, même quand ce peuple dit non à Jésus-Christ, fait partie de la foi chrétienne. Cette certitude appartient donc aussi bien au credo qu’au catéchisme chrétien4« . »

Pierre Lenhardt commente : « Plus fondamentale que l’élection d’Israël est la Torah orale qui enseigne cette élection parmi les composantes du patrimoine commun. Au total, la parole de Dieu, dont vit l’Église en Jésus-Christ, comprend le patrimoine commun reçu des juifs, le Nouveau Testament et la Tradition de l’Église. Cet ensemble peut être appelé Tradition d’Israël et de l’Église5. »

Il faudrait entrer dans la Tradition orale d’Israël pour comprendre les Écritures d’Israël qui font partie des Écritures chrétiennes. Pour ma part, je voudrais seulement lire avec vous les Écritures en ayant conscience qu’elles sont le fruit d’une Tradition orale. Lire les Écritures, ce n’est pas se situer en dehors de la Tradition orale d’Israël, mais c’est saisir, dans leur cohérence, différents moments de cette Tradition qui se poursuit après sa fixation dans ces Écritures. Bien sûr, il faudrait étudier de façon précise comment cette Tradition orale d’Israël procède. Sa manière est différente de la Tradition vivante de l’Église. Celle-là enrichit nécessairement celle-ci. Ne conviendrait-il pas d’étudier le lien entre la Tradition orale d’Israël et, par exemple, le n°8 de la Constitution Dei Verbum du concile Vatican II ?

La lettre aux Romains

Une formule de l’Apôtre Paul dans la Lettre aux Romains met les chrétiens devant le mystère de l’élection : « du point de vue de l’élection (eklogè), ils sont aimés » (Rm 11,28). Paul parle ici des Juifs qu’il nomme le « peuple » de Dieu ou « Israël ». Le lecteur chrétien ne peut pas ne pas s’arrêter à cette formule, car Paul vient d’évoquer le « dessein de Dieu » en ajoutant immédiatement que « ce dessein procède par libre élection » (Rm 9,11). Citant l’Écriture, Paul rappelle que Dieu le réalise, malgré l’infidélité de ses « élus » à Dieu et à son élection, en suscitant un « reste »6, cette portion du peuple qui demeure fidèle. Paul en conclut : « De même dans le temps présent, il y a aussi un reste, selon la libre élection de la grâce » (Rm 11,5). Ici, vraisemblablement, Paul parle des Juifs qui reconnaissent en Jésus le Messie promis et attendu. Selon la logique de ces chapitres 9 à 11, Paul emploie donc le même terme pour parler de l’élection d’Israël et de celle des chrétiens, car l’élection d’Israël se prolonge, comme ce fut toujours le cas dans son histoire, dans l’élection du « reste » qui est fidèle à Dieu. En regroupant ces trois versets, nous découvrons que l’élection est au cœur de l’action de Dieu qui réalise son dessein. En simplifiant, nous pourrions dire que Dieu agit en faisant
élection.

Chez l’apôtre Paul, cette élection est spécifique d’Israël7. Revenons à la formule initiale de la Lettre aux Romains que nous avons relevée. Paul apporte immédiatement une précision : « et c’est à cause des pères » (Rm 11,28). Cela rejoint le texte que nous trouvons dans les Actes des Apôtres. Luc, qui en est le rédacteur, est lié d’amitié à Paul. Il met dans sa bouche l’affirmation suivante : « Le Dieu de notre peuple Israël a choisi (verbe eklesomai) nos pères. » (Ac 13,17) C’est ainsi que Paul commence son exhortation à la synagogue d’Antioche de Pisidie le jour du sabbat. L’élection des « pères » est donc la cause de l’élection d’Israël. Luc note que Paul parle « après la lecture de la Loi et des Prophètes » (Ac 13,15).

Que disent donc la Loi et les Prophètes ? Comme le fait Paul au cours de son exhortation dans la synagogue d’Antioche de Pisidie, j’ajouterai le Psautier. De fait, la liturgie synagogale peut ajouter les Écrits de sagesse à la lecture de la Torah et des Prophètes.

Les Écritures d’Israël

[…]

Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes

1 Ce verbe « choisir » (eklesomai) dont le sujet est Jésus, se retrouve en Actes 1,2.24. On retrouve ce même verbe qui a Jésus pour sujet en Jean : « N’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les Douze ? » (6,70) ; « je
connais ceux que j’ai choisis » (13,18) ; « ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis » (15,16) ; « c’est moi qui vous ai choisis du monde » (15,19). En Actes, ce verbe indique « le choix de Dieu »
(15,7 ; 13,17), ce qui se retrouve chez Paul en 1 Co 1,27-28, et en Ep 1,4. Luc emploie le même verbe pour la transfiguration : « une voix venant de la nuée disait : celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi ; écoutez-le »
(9,35).

2 Voir Yvan Maréchal, Le livre d’Isaïe ou l’expérience du salut, coll. Collège des Bernardins, n° 13, Parole et
Silence, 2011, p. 397-403.

3 Par exemple, Isaïe souligne qu’Israël, « choisi » par Dieu (cf. Is 42,1 ; 44,1-2), est « créé » (cf. Is 43,15).

4 Katechismus und Siddur, Berlin, Selbstverlag Institut Kirche und Judentum, 1994, p. 18.

5 Pierre LENHARDT, À l’écoute d’Israël, en Église, t. 2, coll. Essai Collège des Bernardins 5, Parole et Silence, 2009,
p. 6-7.

6 Cf. Jr 31, 7 ; Ez 5, 3 ; 6, 8 ; 12, 16 ; 14, 22.

7 Nous avons vu pourquoi le mot « élection » s’appliquait aussi aux Juifs devenus chrétiens dans la logique des chapitres 9-11 de la lettre aux Romains. Cependant, Paul emploie ce même mot à propos des chrétiens de Thessalonique, issus donc du paganisme, à qui il écrit : « sachant bien, frères aimés de Dieu, qu’il a fait élection de vous » (1 Th 1,4). Le Nouveau Testament utilise une autre fois le terme « élection » dans la seconde lettre de Pierre : « frères, redoublez d’efforts pour affermir votre vocation et votre élection » (2 P 1,10).

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