Le cadeau du temps

Horloge astronomique réalisée entre 1525 et 1528, cathédrale de Chartres (28), Centre, France.

Horloge astronomique réalisée entre 1525 et 1528, cathédrale de Chartres (28), Centre, France.

Un peu de théologie, L’Oasis n°4 : Le Temps.

Plutôt qu’un ennemi à combattre, ou une réalité à maîtriser, le temps apparaît dans le projet de Dieu comme un cadeau à accueillir et une chance à saisir. Pour nous en convaincre, et le vivre ainsi en catéchèse, il nous faut un changement de regard. Une véritable conversion.

L’apprentissage d’une réelle « démaîtrise », dans une confiance profonde en celui qui seul est le Maître du temps : « Pour le Seigneur, 1000 ans ne sont-ils pas comme un jour ? » (Psaume 90 (89),4)

Avec lui, chaque instant n’est-il pas « un moment favorable », d’après le vocabulaire paulinien ? Il y a urgence à prendre le temps de bien vivre, une chose après l’autre. Puis de mettre en relation les différents moments de notre trajectoire, marquants ou banals, de les relire et de les relier pour donner une réelle cohérence à notre existence et apprendre à persévérer. Les sacrements de l’initiation et le catéchuménat sont une magnifique école pour l’apprentissage de la durée, dans notre culture de l’instant.

Une conversion

« Vous avez les montres, vous les Occidentaux. Nous, nous avons le temps », nous disent malicieusement nos frères et sœurs africains. Certes, concilier ces deux conceptions fort différentes des horaires ne va pas sans étincelle. La notion de la ponctualité, politesse des rois, est pour le moins fluctuante chez certains – c’est un Suisse qui vous le dit…

Reste que Dieu nous offre le temps comme un « présent », aux deux sens du terme, non pour que nous nous en emparions, mais pour que nous le recevions tel un don, et que nous en jouissions pleinement. « Dis-moi comment tu habites ton temps, et je te dirai qui tu es ! » Au fond, il y va du temps comme du fruit de l’arbre dans le jardin des origines. L’homme désire s’en saisir, plutôt que de l’accueillir ; il cherche à se mettre à la place de Dieu, en reculant les limites de la mort et en rêvant illusoirement d’immortalité. Le transhumanisme et ses diverses modalités ne constitue-t-il pas une version actualisée du « péché originel » de Genèse 3 ? « Qui d’entre vous d’ailleurs peut, en s’inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie ? », interroge Jésus, de manière si lucide et actuelle, dans le sermon sur la montagne (Matthieu 6,27).

Une culture de l’instant

Au début de ce 21e siècle, nous vivons une véritable mutation anthropologique dans notre rapport au temps. Nous sommes entrés dans la culture de l’instant : l’instant sur-occupé de nos smartphones et de nos agendas « sur-bookés » ; l’instant exalté et considéré comme éternel (selon le sociologue Michel Maffesoli)[1], par le gonflement des expériences festives et émotionnelles ; l’instant présent ou le temps fragmenté (d’après le titre d’un ouvrage de l’auteur à succès Guillaume Musso)[2]. Cette survalorisation de l’instant risque certes de réduire notre horizon temporel à l’existence terrestre, sans au-delà ; et cette saturation du présent tend, il est vrai, à éclipser le passé et à évacuer toute espérance en l’avenir.

Carpe diem

Cependant, si nous renversons le point de vue, si nous habitons chaque instant comme un cadeau du Seigneur, ne serait-ce pas l’occasion de nous ouvrir à la spiritualité de « l’heure favorable », dans le langage de Jean (12,23), ou du kairos, ce « moment propice » dont parle Paul (2 Corinthiens 6,2) ? Nos semaines et nos années pourraient ainsi être ponctuées d’instants d’éternité, où le temps de Dieu, l’éternité, rejoint et féconde le temps de l’homme (chronos en grec). Car avec le Seigneur, chaque jour est un grand jour. Dans l’Esprit Saint, c’est toujours le temps de la grâce. Chaque rencontre catéchétique, même la plus habituelle, peut bénéficier des clins d’yeux (Dieu) du Seigneur. Chaque échange, chaque enseignement, chaque célébration rituelle peut s’ouvrir aux surprises de l’Esprit. Au fond, c’est l’adage « carpe diem » (cueille le jour) qui préside à la théologie du temps chrétien et évangélique. « Vis chaque jour en plénitude, comme si ce devait être le dernier ! »

Une pédagogie d’initiation

Dans cette perspective, l’accompagnement catéchétique et catéchuménal est invité principalement à mettre en place les conditions favorables pour que l’expérience spirituelle de rencontre, individuelle et communautaire, avec le Christ, puisse advenir. Il s’agit surtout de « rendre Dieu désirable »[3] et de donner le goût de l’Évangile. Quant au moment de la rencontre intime avec le Seigneur, il échappe évidemment « aux prises » ou à la maîtrise des catéchistes et accompagnateurs : c’est le Père qui initie, c’est le Christ qui engendre les personnes à leur identité humaine et spirituelle, c’est l’Esprit qui fait renaître à la vie nouvelle (Jean 3,2)[4]. C’est l’action de la Trinité Sainte au plus intime de nous-mêmes qui peut faire des instants de prière, partage, transmission, dialogue pastoral, etc., des moments d’éternité participant du temps de Dieu.

Urgence !

Dans ses écrits[5], le philosophe français Paul Ricœur montre bien que les Écritures bibliques déploient plusieurs rapports au temps, selon les différents genres littéraires qui les tissent. À la stabilité dégagée par les récits fondateurs de l’histoire du Salut et l’intemporalité de la Loi divine, correspond une confiance fondamentale que nous sommes amenés à placer dans les interventions de Dieu au sein de l’histoire (temps des récits et de la Loi). À la permanence universelle de la sagesse correspond une invitation à la persévérance dans la prière au quotidien, dans la louange, la plainte ou la supplication. Aux interpellations des prophètes devant la désobéissance humaine correspond un appel à l’urgence du changement de mentalité. Toutes les attitudes sont nécessaires, et c’est par leur combinaison que la Bible fait signe vers l’éternité divine. En fin de compte, il est urgent de prendre notre temps et de bien vivre le présent, « car nul ne sait ni le jour ni l’heure où le Fils de l’homme reviendra » (Matthieu 24,44).

« J’ai le temps », commente le père dominicain Ambroise-Marie Carré : « J’ai le temps, c’est-à-dire que le temps m’a été remis, confié par toi, Seigneur, ce temps humain fait de quelques dizaines d’années au plus. Je l’ai reçu comme un cadeau quand j’ai commencé d’être. Il m’accorde la possibilité de lentes et sûres germinations. Ce temps, nous devons l’accepter, aussi long ou aussi court que tu voudras. […] Alors, avec mes frères, je pourrai le bénir à l’heure suprême, quand, grâce à lui, « je donnerai mon fruit », ainsi que disait Charles de Foucauld émerveillé. » [6]

Le temps des sacrements

Chaque sacrement nous fournit une possibilité privilégiée de donner sens au temps de notre existence et d’en « mettre ensemble » (c’est la signification étymologique du terme « sym-bole » en grec) les morceaux épars. Cela vaut particulièrement pour le catéchuménat des adultes : les catéchumènes vivent un moment carrefour dans leur trajectoire. Ils sont appelés à relire leur passé pour y discerner les traces de pas du Seigneur qui déjà les précédait, à laisser Dieu « scruter » leur cœur, afin de recevoir de lui l’eau, la lumière, la vie et le pardon. Le don des trois sacrements d’initiation remplit à ce point le présent par la richesse des grâces données, qu’il faut le temps de la mystagogie pour les laisser se déployer et produire petit à petit leur effet dans le futur.

La liturgie est ce lieu inestimable dans lequel il nous est donné d’explorer les trois dimensions du temps « en même temps » : le passé est rendu présent par la parole sacramentelle (mémorial), la présence du Seigneur est rendue réelle, l’avenir est déjà anticipé concrètement, par la communion avec les anges, les saints, les défunts et le Dieu tout Autre. L’eucharistie et la prière deviennent ainsi la maison où habiter le temps dans l’action de grâce et la fidélité.

Seigneur, maître du temps, fais que je sois toujours prêt à te donner le temps que tu m’as donné.

Seigneur, maître du temps, aide-moi à trouver chaque jour le temps de te rencontrer, et le temps d’écouter les autres, le temps d’admirer et le temps de respirer, le temps de me taire, et le temps de m’arrêter, le temps de sourire et le temps de remercier, le temps de réfléchir et le temps de pardonner, le temps d’aimer et le temps de prier.

Seigneur, maître du temps, je te donne toutes les heures de cette journée et tous les jours de ma vie, jusqu’au moment où j’aurai fini mon temps sur la terre.

Amen.

  • Jean-Pierre Dubois-Dumée[7]
Abbé François-Xavier Amherdt, Professeur de théologie à l’Université de Fribourg

[1] Michel Maffesoli, L’Instant éternel, Paris, Denoël, 2000.

[2] Guillaume Musso, L’instant présent, Paris, Pocket, 2016.

[3] Comme le dit le titre de l’ouvrage d’André Fossion, Dieu désirable. Proposition de la foi et initiation, coll. « Pédagogie catéchétique », n. 25, Bruxelles, Lumen Vitae, 2010.

[4] Dans une visée de pastorale d’engendrement (voir notre ouvrage avec Marie-Agnès de Matteo, S’ouvrir à la fécondité de l’Esprit. Fondements d’une pastorale d’engendrement, coll. « Perspectives pastorales », n. 4, St-Maurice, Saint-Augustin, 2009) ou de catéchèse d’engendrement (voir notre livre avec Pierre Vianin, à l’école du Christ pédagogue. Comment enseigner à la suite du maître ?, coll. « Perspectives pastorales », n. 5, St-Maurice, Saint-Augustin, 2011).

[5] Cf. par exemple Paul Ricœur, « Temps biblique », Archivio di filosofia 53 (1983), pp. 23-35.

[6] Ambroise-Marie Carré, Prière pour les jours de notre vie, Paris, Cerf, 1991, p. 72.

[7] Jean-Pierre Dubois-Dumée, Prier avec les mots de tous les jours, Paris, DDB, 1987, p. 117.

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