Sacrements : quand l’amour sauveur de Dieu vient nous sauver

22 mars 2016 : Portrait de Sainte Faustine KOWALSKA, dans une chapelle de la crypte de la Basilique de la Divine Miséricorde, dans le quartier de Cracovie-Łagiewniki. Cracovie, Pologne. March 22, 2016: Portrait of St. Faustina Kowalska, in a chapel located in the crypt of the Basilica of the Divine Mercy in Krakow-Lagiewniki neighbourhood. Krakow, Poland.

Cet article de Louis-Marie Chauvet est paru dans la lettre des équipes Notre-Dame n°213 de sept-oct. 2015.

Le père Louis-Marie Chauvet, spécialiste en théologie sacramentaire, nous offre de réfléchir à la place des sacrements dans la vie chrétienne Quelle place faut-il donner aux sacrements dans la vie chrétienne ? Rien que leur place, mais toute leur place ! Cette réponse n’est pas une boutade, comme on va le voir …

Rien que leur place. Les sacrements ne sont pas le tout de la vie chrétienne. Ils ont en effet comme fonction de faire office d’interface entre la Parole de Dieu d’où ils viennent et l’éthique évangélique du service du prochain vers laquelle ils conduisent… Réfléchissons rapidement sur ces deux aspects.

Sacrements et Parole de Dieu

Leur rapport avec la Parole de Dieu d’abord.

Les sacrements sont comme les mains de Dieu : grâce à elles, Celui-ci vient nous toucher… Or, la main amicale qui se pose sur l’épaule d’autrui, la main paternelle qui caresse la joue de l’enfant, la main de l’épouse qui éponge le front du malade est l’expression d’une « parole » : parole d’estime, d’affection, de tendresse, d’amour… Le geste est « parole incorporée ». En cela, l’important est la parole. Mais, quand elle se fait geste, la parole « fait » ce qu’elle veut dire. Tel est le sacrement : l’important y est la Parole de Dieu en tant que Parole d’amour sauveur ; mais, justement, cette parole est tellement parole de salut qu’elle est en demande d’accomplissement dans le geste qui la rend « visible »…

On comprend pourquoi Saint Augustin disait d’un sacrement qu’il est « la Parole qui se rend comme visible » (quasi visible Verbum). Comment d’ailleurs pourrait-il en aller autrement si l’on prête la moindre attention au fait que dans toute célébration sacramentelle (mariage ou onction des malades aussi bien que messe), l’Église commence par annoncer des textes de l’Écriture comme « Parole de Dieu » ? Et cela est vrai depuis les origines, témoin le célèbre récit des pèlerins d’Emmaüs où Jésus commence par « ouvrir » les Écritures avant de faire la « fraction du pain ». Un sacrement n’est donc pas et ne peut pas être autre chose que le déploiement de la Parole de Dieu.

À condition bien sûr que le ou les textes de l’Écriture soient reçus comme Parole de Dieu et non pas seulement comme récits religieux ou exhortations morales. Faute de quoi, ils ne seront plus interprétés que comme simple « décor » ou comme « introduction » : n’en parlait-on pas, avant le concile, comme de l’« avant-messe » ? Dans ce cas, on assiste à une « sur-sacramentalisation » qui est en fait une perversion du sacrement. Perversion, car on en attend des effets imaginairement immédiats et palpables, au détriment de la Parole de Dieu. L’importance des sacrements est alors perçue de façon inversement proportionnelle à celle de la Parole ! Cela s’est vu dans le passé et, compte tenu de ce qu’est l’être humain, est constamment prêt à resurgir : il est tellement tentant de s’en remettre au rituel qui « fait ce qu’il dit » plutôt que de se laisser interpeller par la Parole ! Il est tellement tentant de se laisser aller à croire que la « grâce » du sacrement viendrait se substituer à notre responsabilité !

Vatican II a remis les choses sur pied. Parlant des « deux tables » à propos de l’Eucharistie, le concile a souligné que c’est le même « Pain de vie » qui est pris par l’Église sur la « table de la Parole » et sur « celle du corps du Christ » (Dei Verbum 21). Le même, mais sous deux modes différents, le second étant comme l’accomplissement ou le « concentré » du premier… Cette théologie, on ne peut plus traditionnelle (voir les Pères de l’Église et les témoignages des liturgies anciennes), est d’autant plus compréhensible que l’on sait que la « Parole » dans la culture juive (sémitique) est suprêmement parole lorsqu’elle se déploie dans un évènement : c’est l’évènement qui alors devient Parole, comme chez les prophètes. Finalement, ce sera le Christ lui-même qui sera confessé comme « Parole de Dieu » au sens plein et unique du terme.

Les sacrements ne sont donc pas autre chose que les signes de la Parole de Dieu en tant que Parole d’amour sauveur. Pas seulement signes extérieurs de « traduction » de celle-ci, mais bien « signes porteurs » (« efficaces ») : en eux, la Parole de salut se fait geste, corps, chair … jusqu’à venir se déposer sur le corps lorsqu’il s’agit de l’eau du baptême ou de l’huile consacrée de la confirmation ou des mains imposées lors de l’ordination (et maintenant aussi du mariage, pendant la bénédiction nuptiale) ; bien plus encore : jusqu’à se déposer dans le corps à travers la communion eucharistique. La Parole d’amour sauveur, cette Parole qui est allée jusqu’au « corps livré » (mon corps livré pour vous) est alors « mangée », un peu comme l’on mange ou plutôt rumine une parole qui nous a un jour sauvés et a constitué un tournant décisif de notre vie : un « je t’aime », un « tu comptes pour moi », un « j’ai confiance en toi », un « je te pardonne »…

Mais la trajectoire de la vie chrétienne ne s’arrête cependant pas là – sinon, le jugement de Dieu sur nos vies porterait sur le nombre de fois où nous sommes venus à la messe ! -. Comme le signifient constamment nos rituels liturgiques avec le rite d’envoi, les sacrements nous appellent à devenir ce que nous y recevons : « Devenez ce que vous recevez », chantons-nous parfois dans nos églises au moment de la communion. Si donc ils ne sont pas le point de départ de la vie chrétienne (c’est la Parole dans laquelle Dieu se révèle comme Sauveur qui constitue ce point de départ), ils n’en sont pas non plus le point d’arrivée : c’est dans la pratique éthique du service d’autrui qu’ils trouvent leur accomplissement. C’est elle qui, nourrie par eux, est appelée à devenir « sacrifice spirituel » de louange : « que l’Esprit Saint fasse de nous une éternelle offrande à ta gloire… » (Prière eucharistique n° 3). Voilà pourquoi on peut comprendre les sacrements comme des points de passage de la vie chrétienne : ils ne sont que cela, puisqu’ils n’en sont pas le tout et ne trouvent sens que comme interface entre la Parole et la vie quotidienne ; mais ils sont tout cela : justement, pour que cette vie quotidienne (l’éthique) qui est leur finalité soit bien chrétienne, c’est-à-dire pour qu’elle soit « sacrifice spirituel à la gloire de Dieu », il faut qu’elle soit nourrie par les sacrements en tant que don de l’amour sauveur de Dieu.

Sacrements et Eucharstie

C’est donc aussi toute leur place qu’il faut donner aux sacrements et éminemment à l’Eucharistie.

Celle-ci a toujours eu une place centrale parmi les sacrements. Si, avec l’ensemble de la Tradition, on peut voir dans les sacrements de l’initiation chrétienne (baptême, « achevé » par la confirmation et Eucharistie) le noyau de l’ensemble des sacrements, l’Eucharistie constitue le cœur de ce noyau, parce qu’elle est la pleine participation au Christ en son Mystère pascal de mort et de résurrection. On comprend que le dernier concile ait rappelé qu’elle est la source et le sommet de toute la vie chrétienne. Les sacrements ne sont donc pas de simples « ornements » plus ou moins facultatifs de la vie chrétienne. Ils y ont bien une place centrale. Il faut donc leur donner toute leur place. À condition toutefois de les renvoyer aux deux autres pôles de la vie chrétienne (la Parole de Dieu et la pratique éthique) avec lesquels ils forment « système » !

Père Louis-Marie Chauvet, spécialiste en théologie sacramentaire, professeur honoraire à l’Institut Catholique de Paris,

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