« Petite histoire » liturgique de la Vigile pascale

« Le cierge étant allumé, trois fois est répétée « Lumen Christi » avec les illuminations des cierges. »

« Le cierge étant allumé, trois fois est répétée « Lumen Christi » avec les illuminations des cierges. »

C’est dans la préface du livre de Charles Becker intitulé La nuit pascale1 que le jésuite Joseph-André Jungmann2 propose un parcours historique fort éclairant sur la manière dont la Vigile pascale s’est petit à petit forgée. Il montre surtout combien cette dernière a été « déplacée » au sens premier du mot et donc a perdu en certains aspects sa portée théologique, liturgique, catéchétique et spirituelle.

Le titre de cette préface est en soit tout un programme et déjà un indicateur de ce qui se joue dans les vingt siècles de l’histoire de la liturgie : « La nuit de Pâques restaurée. La fête de la rédemption dans l’Eglise primitive et aujourd’hui ». Mais le lecteur doit tout de suite avoir en arrière fond une donnée importante : « aujourd’hui » correspond à 1953 pour l’écriture de la préface, traduite de l’allemand en français en 1954. Ceci dit, les éléments sont factuels et historiques, donc toujours valables !

En préambule, Jungmann insiste sur la stupeur et la joie suscitées par l’annonce de Rome du transfert de l’office du Samedi Saint à la nuit3. Il rapporte combien ce désir était porté et demandé par les grands centres de renouveau liturgique et que chaque année paraissait par exemple des articles invitant à l’harmonie entre les textes et les cérémonies. Il cite l’insistance des épiscopats d’Autriche, d’Allemagne, de France, le grand congrès liturgique de Francfort en 1950 …

En effet, à l’origine les éléments étaient prévus pour une fête nocturne et, du fait d’une célébration devenue matinale (elle avait lieu le samedi matin), peu de fidèles pouvaient y participer ! Il y avait bien des essais d’accommodements en plusieurs églises mais elles demeuraient des « solutions de fortune ».

L’auteur note donc qu’il s’agit d’une « Réforme », digne de ce concept ; d’une adaptation à la hauteur de ce que Joseph-André Jungmann prône dans sa recherche liturgique : « il ne s’agit pas d’accomplir un rite auquel les fidèles assisteraient en auditeurs muets, sans y prendre aucune part ; il s’agit d’un rite constituant une fête commune de la paroisse assemblée ». Il invite alors à aller regarder « le visage originel de la fête de Pâques telle qu’elle se célébrait dans l’Eglise ancienne ».

Au commencement était la fête de Pâques …4

Pâques est la fête chrétienne la plus ancienne et durant trois siècles, la seule. Le dimanche, jour du Seigneur, puis très vite au premier siècle est célébrée et instituée la fête de Pâques. Fête de la Rédemption, donc qui vise à une articulation des deux poumons du mystère pascal : passion et résurrection, indivisément objet de la fête de Pâques. L’auteur insiste sur cette articulation. Certes, il rappelle que la rédemption est en quelque sorte à mettre au-dessus de la croix, la passion … mais la rédemption est un combat et il faut veiller à cette dualité !

De la nuit au jour …

La fête annuelle de Pâques était célébrée la nuit dans les premiers siècles pour des raisons sociales (travail, …) et également symboliques : passage de la nuit au lever du soleil, le Christ étant le vrai soleil. Passage de la nuit au jour, de la passion du Christ qui succombe et meurt à la lumière et la vie. Il est la lumière du monde. L’auteur montre combien il était « souverainement indiqué » de célébrer ainsi « la fête de la rédemption dans une solennité nocturne où les ténèbres sont vaincues par la lumière, où la nuit du péché est dissipée par le lever du soleil qu’est la résurrection du Christ ».

L’auteur montre ensuite qu’à partir du 2ème siècle, si la lumière représente le Christ ressuscité, cette lumière éclaire loin, elle illumine le monde, et donc que cela renvoi au baptême : On fixa donc à la nuit de Pâques le baptême des adultes, après un long temps de préparation pour ces derniers. Être baptisé c’est être illuminé par le Christ. Ce fut même le nom donné au baptême : illumination. (Jungmann rappelle que le cierge baptismal donné au parrain aujourd’hui rappelle ce symbolisme). Au symbole de la lumière, dans la théologie paulinienne on a rajouté l’ensevelissement, la plongée dans la mort et la résurrection du Christ.

Les écritures en premier. Mise en place du Triduum Pascal …

La première partie de la liturgie de cette nuit pascale était une veillée de prière avec une place centrale pour la sainte Ecriture. Chacun des textes était suivi d’un chant, d’un psaume. Et enfin d’une prière. Le peuple y participait par l’invitation à fléchir les genoux puis à se lever, sur invitation du diacre. Ces prières, oraisons, datant du IVème et Vème siècle ont été conservées. On avait choisi les lectures et elles étaient ainsi proposées chaque année pour cette liturgie. Elles portent en elles l’annonce de l’œuvre de la rédemption ou les fruits de la rédemption dans le baptême. L’auteur montre que si au moment où il écrit (1953), les textes lus dans la liturgie matinale du Samedi-Saint ne sont plus que des passages de l’Ancien Testament, jusqu’au Vème siècle, des textes du Nouveau étaient lus, particulièrement la Passion et des récits de Résurrection. Parfois l’évêque proposait un sermon. Jungmann insiste encore : la théologie d’ensemble était tenue, à la fois passion et résurrection.

Ce n’est que plus récemment qu’un autre point de vue fut adopté : celui du déroulement historique des faits. Les lectures de la passion sont réservées au vendredi saint, avec une liturgie propre centrée sur la passion et la mort du Seigneur. Quant au samedi, il devint le jour de la sépulture, dévotion silencieuse, sans office liturgique. Trois jours, vendredi, samedi et dimanche où l’on suit chronologiquement l’événement rédempteur. A chaque fois, la première section de la liturgie donne une place importante aux lectures bibliques.

Le baptême …

La deuxième partie de la liturgie elle, avait pour centre la piscine baptismale. L’auteur rappelle que la liturgie prenait son temps et qu’à l’époque de Saint Augustin, on ne dormait pas cette nuit-là ! Depuis le IVème siècle, fut installée près de chaque grande église une chapelle baptismale comme on le voit encore aujourd’hui à Rome, à la basilique du Latran. Hippolyte de Rome autour de 215 raconte cette liturgie. Au chant du coq, de grand matin on procède à la bénédiction de l’eau puis on baptise dans l’ordre, les enfants, les hommes, les femmes, chacun ayant déposé ses vêtements et reçu une onction d’huile.

Le dialogue invitant à la renonciation à Satan, à ses œuvres et à ses pompes s’installe avec la réponse « je renonce ». Dans la piscine le dialogue autour de la confession de foi se déroule. Puis vient le moment d’être plongé, immergé pour resurgir de l’eau. Vient une nouvelle onction. Là où l’évêque était présent, suit la confirmation, parfois dans une chapelle dédiée. Les néophytes peuvent alors suivre la suite de l’office divin et participer pour la première fois à la célébration eucharistique.

La lumière …

C’est donc vers le matin de Pâques que toute la communauté rassemblée pour cette solennité célèbre la messe, qui, rappelle encore l’auteur, articule intimement passion et résurrection. Il note le puissant dynamisme dont était animée la fête de Pâques. Et il fait remarquer que l’Eglise devenue libre eut le besoin d’exprimer ce dynamisme dans une extériorisation. Ainsi, naît petitement, après une bénédiction (comme dans le judaïsme), le rite d’allumer la lumière. On éclaire de hauts candélabres en pleine nuit du samedi saint à l’époque de Constantin vers 340. Ou encore des feux entretenus durant de grandes heures. On le voit en Irlande dès le VIème siècle. Dans le lieu de culte, ce rite de lumière se développe et la bénédiction devient un hymne solennel qui pouvait être composé chaque année en contenant le mystère de Pâques. Du cierge pascal la lumière brille. Il devint l’Exultet, chant pascal de la lumière.

Le feu, nouveau, béni donne la lumière au cierge pascal et la lumière était portée dans toutes les maisons, et surtout dans toute l’église. Ce cierge devient l’image du ressuscité. Il est plongé dans l’eau baptismale.

Un déplacement du soir au matin …

Quand le monde fut devenu chrétien et les baptêmes d’adultes exceptionnels, les solennités baptismales de la nuit de Pâques perdent de leur importance. La fête est plus brève et s’achève souvent vers minuit, déjà parfois au Vème siècle. Jusqu’au XIIème, on n’entonne pas le Gloria à la messe du Samedi avant la première étoile dans le ciel. Dans la soirée donc, célébrée à la suite du grand silence du samedi saint et perdurera avec des « fêtes de la résurrection ».

C’est au XIVème siècle que l’ont commence à anticiper avant midi l’ancienne fête de la nuit. Pour alléger l’observance du jeûne la messe quadragésimale transportée au matin, apporta avec elle le déplacement de la veillée nocturne en matinée.

Les retours à la source et les nouveautés à partir de 1951

Le mouvement liturgique, lui, cherchant à réconcilier le peuple et la liturgie, à resserrer leur rapport, aidera à retourner aux origines des pratiques liturgiques. Ainsi, avec le retour de la liturgie du samedi saint en nocturne, il n’est plus question de chanter l’Alléluia de bonne heure le samedi et d’attendre Pâques le lendemain.

L’auteur montre les déplacements importants concernant les deux parties principales de l’ancienne nuit de Pâques : la Sainte Ecriture et le baptême. Il parle de « leçons tirées ».

  • Pour la Sainte Ecriture, les « prophéties » ont été réduites car la durée de la liturgie pour les ‘gens d’aujourd’hui’ dit l’auteur pose des questions de patience et de calme (sic !). Quatre sont retenues : la Création, le passage de la mer Rouge, une prophétie d’Isaïe, une page du Deutéronome. A chacune répond comme en écho un chant, suivi d’une prière et l’usage tombé en désuétude de l’invitation à se mettre à genou et à se relever.
  • Pour le baptême, insistant sur la notion de « participation active » des fidèles, Jungmann indique qu’après la bénédiction de l’eau, la rénovation des vœux du baptême peut se faire en langue vernaculaire comme le désirait tant de liturges comme Puis Parsch5. Cette rénovation se fait depuis sa place et ce sont, en cette nuit, tous les baptisés qui font profession de foi. Elle se déroule avec la triple renonciation au mal puis la triple confession en Dieu Père, Fils et Saint-Esprit.

Pour le cierge pascal, il note un raccourcissement de la bénédiction du feu, hors de l’église et une fois que le feu est béni, le prêtre dessine une croix sur le cierge pascal avec l’inscription au-dessus du montant de la croix l’alpha et en-dessous l’oméga avec la prière qui accompagne ce rite. Le cierge étant allumé, trois fois est répétée « Lumen Christi » avec les illuminations des cierges. Une fois porté à l’autel, le diacre chante l’Exultet.

L’Alléluia de Pâques avant l’Évangile, le prêtre entonne et chante trois fois le premier repris par l’assistance et non pas seulement le chœur.

A la fin de sa préface, Jungmann écrit que ce nouvel agencement liturgique est un « geste audacieux » de la part de l’Eglise qui mettra du temps à être proposé. Mais il souligne combien cette réforme met en contact avec la jeunesse de l’Eglise, « dans la tempête de printemps de l’Esprit après une longue et dure oppression » et présente bien des points communs aux temps actuels (années 1950). Il termine est invitant à saisir ce moment de réforme liturgique de manière plus globale, en y voyant le retour à l’idéal de l’Eglise primitive … la restauration de la nuit pascale par Pie XII6 peut en être le signe …

Depuis cette préface de Jungmann, l’Eglise vit sous la mouvance du Concile Vatican II et suite à la Constitution sur la Liturgie, et la mise en place de la réforme liturgique d’autres aspects de la Vigile Pascale seraient à présenter. Ils viennent poursuivre ce mouvement.

Nous renvoyons les acteurs de la catéchèse et du catéchuménat au document « Aller au cœur de la foi7 » qui permet une méditation à partir des rites et des temps de la Vigile Pascale, telle qu’elle est organisée aujourd’hui dans le Missel Romain.

1. Charles BECKER, La nuit pascale, traduction de Benoît LAVAUD, Desclée de Brouwer, 1954, p.7 à 28.

2. Joseph-André JUNGMANN, 1889-1975, autrichien, jésuite, théologien, professeur de théologie catéchétique et liturgique à Innsbruck. Il est le père du « renouveau kérygmatique » en catéchèse. Auteur du célèbre Missarum Sollemnia.

3. Décret du pape Pie XII, 9 février 1951, rétablissant la Vigile solennelle de Pâques.

4. Les titres des parties proposées ne figurent pas dans le texte de la préface mais sont écrits ici pour souligner les différents temps de l’exposé et donc de l’histoire de la Vigile Pascale.

5. Pius PARSCH, 1854-1954, né Bruno PARSCH, prêtre autrichien, moine, pionnier du Mouvement Liturgique, inspirateur de la réforme liturgique du Concile Vatican II.

6. C’est le pape Pie XII qui demande que la Vigile Pascale soit célébrée la nuit du Samedi Saint par le décret Dominicae Resurrectionis Vigilam, en 1951, dans l’esprit de ce qu’il écrit dans l’encyclique Mediator Dei de 1947.

7. Commission épiscopale de la catéchèse et du catéchuménat, Aller au cœur de la foi, Bayard / Cerf / Fleurus-Mame, 2003.

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