Philippe et l’eunuque par Mgr Fisichella

????????????????????????????????????Intervention de Mgr Fisichella à Saint-Louis des Français pendant le jubilé des catéchistes de l’année de la miséricorde en septembre 2016.

 

Les questions pour travailler le texte et la conférence complète à télécharger.

 

[…] J’aimerais bien partager avec vous un texte qui n’est pas très connu peut-être mais c’est un texte très intéressant parce qu’il me permet de partager avec vous une situation très particulière, c’est-à-dire de quelle façon on peut mettre ensemble la catéchèse et l’évangélisation. Parce que la catéchèse, ce n’est pas seulement lié aux enfants, aux adolescents qui reçoivent la première communion ou la confirmation. La catéchèse est la mission de l’Eglise d’accompagner chacun qui désire être disciple du Christ, de le suivre pendant toute sa vie. Alors, il y a un texte qui nous permet de voir ensemble la façon d’être missionnaire, évangélisateur et nous sommes dans la condition d’être nouveaux évangélisateurs parce que notre pays, l’Europe, l’Amérique, l’Occident sont devenus terres encore une fois d’évangélisation.

De quelle façon la catéchèse et la nouvelle évangélisation, et l’évangélisation comme telle, peuvent travailler ensemble, peuvent être deux moments de la responsabilité de l’Eglise ? Alors, j’ai pris le texte du chapitre 8 (26-40) des Actes des apôtres. Je vais le lire dans une traduction qui appartient à la Bible de Jérusalem que j’ai. Ce n’est pas la nouvelle Bible de Jérusalem mais, de toute façon, la parole de Dieu reste toujours la même, même s’il y a des interprétations qu’on va voir.

Pourquoi ce texte ? On a deux personnages, l’éthiopien et Philippe. Il semble qu’ils sont seulement deux mais, à la fin, les personnages sont quatre : il y a l’eunuque, il y a Philippe, il y a l’Esprit qui parle, l’Esprit qui conduit, l’Esprit qui dit ce qu’il faut faire et il y a celui qui est annoncé, le Christ.

Alors, mes chers amis, avant tout, on va voir les deux personnages les plus importants, ceux qui apparaissent tout de suite en face de nous et, à partir de ceux-là, il faut découvrir les deux autres personnages qui sont vraiment les protagonistes de ce texte. Alors, il y a l’eunuque ; on dit qu’il est haut fonctionnaire de Candace, la reine d’Ethiopie, surintendant de tous ses trésors, qu’il est venu en pèlerinage. Comme tel, il ne pouvait jamais entrer dans le temple de Jérusalem. Il n’est pas un païen mais il ne peut pas entrer, il doit s’arrêter dans la cour des « gentils ». Il est un homme qui désire connaitre ; on dit sans doute qu’il aime participer. Il est intéressé au moins à la religion. Il n’est pas un croyant mais il n’est pas un païen. Il est en train de lire l’Ecriture. Je pense à combien de personnes dans les hôtels de ce monde qui trouvent le Nouveau Testament et voient un livre, l’ouvrent et commencent à lire. Qu’est ce qui se passe ? Personne ne le sait mais il y a beaucoup de monde, vous le savez. C’est la même chose pour l’eunuque, il est en train de lire le prophète. Vous voyez, il me semble que la figure de cette personne, de l’éthiopien n’est pas vraiment différente de celle de beaucoup de personnes que nous rencontrons tous les jours. Parce que nous rencontrons des personnes qui ne sont pas croyantes mais peut-être qui sont baptisées ; beaucoup de personnes qui ne sont pas intéressées par la religion ; beaucoup de personnes peut-être qui lisent l’Ecriture sainte mais qui s’arrêtent au texte, qui ne vont pas chercher le sens de ce qui est écrit. Mais je suis convaincu qu’aujourd’hui beaucoup de monde est en recherche. Et malheureusement, ils ne trouvent personne sur leur chemin qui explique ou qui va expliciter le désir le plus profond qu’ils ont dans le cœur.

Saint Luc nous dit que l’éthiopien est en train de lire le prophète Isaïe. Mais si nous allons voir le psaume 68, le verset 32, on peut trouver une expression pareille : « Les grands de l’Egypte viendront et l’Ethiopie tendra les mains vers le Seigneur ». Ce que je pense, c’est que ce texte, la présentation de l’éthiopien, nous dit la mission même de l’Eglise. C’est l’universalité du salut. Personne ne peut être exclu de la mission de l’Eglise. Jésus est venu pour tout le monde, tout le monde sans condition de race, de langue, sans condition… de rien. Le Christ doit être annoncé à tout le monde parce qu’à la fin, c’est le désir que chaque créature possède dans la profondeur de son cœur, c’est la nostalgie de Dieu (et, je vous assure, il y a beaucoup de monde qui a nostalgie de Dieu). Et comme vous le savez, le terme nostalgie est un terme grec qui dit la « douleur de retourner ». Je me demande toujours pourquoi la douleur, parce qu’il faut quitter quelque chose, il faut laisser quelque chose. C’est toujours la dimension de la conversion. L’annonce a toujours à faire avec le changement de la vie. On ne peut pas être toujours le même. Quand on aime, on change, sans doute, et quand on est aimé, on comprend encore plus profondément qu’il faut changer. Il faut aller au-delà, il faut dépasser notre limite, il faut aller au-delà de ce que nous pensons toujours de nous-même pour être cohérents avec la personne qui aime.

Le deuxième personnage est Philippe, l’apôtre ; très intéressant parce que Philippe, il est en Samarie avec les autres ; il rencontre aussi Simon, le magicien ; il est en train de faire ce que font tous les apôtres mais, en toute façon, il devient, si on peut dire, l’icône des nouveaux évangélisateurs. Avant tout, il y a l’appel, la vocation. Ici, c’est dommage, parce qu’on dit «… pars et va-t’en, à l’heure de midi… » mais si vous allez voir le texte, ici celui qui a traduit a mis ensemble deux verbes du texte originel : lève-toi et pars. Bien sûr, cela signifie « pars » mais c’est aussi différent, parce que « lève-toi » signifie que tu ne peux pas rester assis à la table, tu ne peux pas rester assis sur ta chaise. « Lève-toi » : il y a une dynamique, il y a un mouvement. On ne peut pas rester toujours là, assis. Etre assis, mes chers amis, ce n’est pas l’icône du croyant. Il faut se lever ; quand on écoute l’évangile, on n’est pas assis.

« Lève-toi et va, vers midi… » : l’appel est très précis, les noms sont ceux que nous entendons encore aujourd’hui dans les nouvelles à la télévision. C’est le même appel que pour Abraham, c’est toujours la même vocation. Quand on rencontre Dieu, il faut obéir ; la foi devient vraiment obéissance. Philippe comme Abraham est appelé à se mettre en chemin ; il doit aller là où l’Esprit a décidé qu’il doit aller. C’est bien différent d’aller où nous désirons, où nous voulons aller. Non, l’appel devient vocation pour aller là où l’Esprit a décidé. C’est autre chose.

Là où Philippe s’en va, c’est sur la route, pas dans une maison, sur le chemin. Normalement quand je parle aux prêtres, aux évêques, aux laïcs sur la nouvelle évangélisation, je dis, comme le pape François, ne dites plus quand vous rencontrez quelques jeunes : « viens dans la paroisse », habituellement c’est ce que nous disons, mais, avant tout, il faut dire : « je viens chez toi, je viens te retrouver chez toi » et, ensuite, il y a l’appel à la communauté. Avant tout, il y a la rencontre interpersonnelle. Les deux qui se rencontrent sont Philippe et l’eunuque. Le texte est vraiment très important parce qu’il dit que l’Esprit dit à Philippe « avance et rattrape ce char ». Philippe « courut » (c’est beau !). Quand il comprend sa mission, l’enthousiasme de Philippe le porte à courir car, comme dit Saint Paul dans la deuxième lettre aux Thessaloniciens (2TH 3,1), la parole de Dieu doit poursuivre sa course. La parole de Dieu court. C’est pour cela que l’apôtre ne doit pas seulement ne pas rester assis à la table, aller sur la route et cheminer mais il doit courir, rejoindre les autres. C’est l’ardeur du cœur qui nécessite de faire participer les autres à ce que j’ai reçu. La parole de Dieu m’invite, me pousse à les rejoindre.

Ce qui se passe à ce moment-là, c’est avant tout la connaissance interpersonnelle, la sympathie, c’est-à-dire la première possibilité pour entrer en colloque. C’est presque naturel, on a une sympathie ou une antipathie envers les personnes, contre lesquelles on ne peut rien mais la joie de l’Evangile provoque une dimension de sympathie, parce que c’est la joie, parce que l’autre, l’eunuque va voir que quelqu’un court vers lui et a de l’intérêt pour lui. Il est très important mais il est toujours un eunuque, différent des autres. Il ne faut pas oublier ce que Pierre dit dans sa première lettre (1P 3, 15-16) : « Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. Ayez une conscience droite… ». Voilà le nouvel évangélisateur, voilà les catéchistes. La communication de l’Evangile, la présentation de la rencontre avec le Christ doivent être faites avec douceur parce que la parole de Dieu est douce comme le miel. Celui qui est toujours en relation avec la parole de Dieu qui est douce se présente avec douceur. Paradoxal mais vrai, l’Ecriture appelle Moïse « doux ». Paradoxal, car Moïse apparaît comme rien moins que doux mais l’appel de l’Ecriture pour Moïse est doux ; il y a la douceur, le respect. Le respect vient d’un mot latin respiciare qui signifie s’être aperçu que je ne suis pas seul, qu’il y a un autre à côté de moi. Le respect signifie avant tout s’être aperçu de la présence d’un autre, être capable de voir au fond de lui ou d’elle, voir le bien qui est au fond de lui et reconnaître que le jugement appartient à Dieu. Voilà les trois caractéristiques grâce auxquelles l’apôtre devient proche de l’éthiopien et l’accompagne. Et avec la sympathie, celui-ci invite l’apôtre à s’asseoir à côté de lui.

Et maintenant, la deuxième partie, la provocation : « comprends-tu ce que tu lis ? ». L’éthiopien est en train de lire et l’apôtre désire qu’il entre dans la profondeur du texte, qu’il puisse percevoir le sens le plus profond de ce texte. L’évangélisateur devient catéchiste. Il commence une instruction, entrer dans la profondeur du texte mais le plus important encore, est ce que le texte grec dit : « il ouvrit sa bouche ». C’est différent de dire qu’il parle ; ouvrir la bouche, c’est l’impossibilité pour les apôtres de rester la bouche fermée car, par la bouche, sortit l’Esprit, le souffle. Philippe, comme Jésus (au chapitre 24 de Luc) aux disciples d’Emmaüs, explique toute l’Ecriture en commençant par Moïse.

Voici le quatrième personnage qui commence à apparaître, le Christ. Philippe, c’est-à-dire l’évangélisateur, c’est-à-dire le catéchiste, commence à ouvrir le cœur de l’interlocuteur, il commence à mettre l’histoire face au Christ pour comprendre le sens d’une vie. Quel est le sens de ma vie ? On peut comprendre l’enthousiasme de Philippe en parlant du Christ.

C’était toujours lui qui partageait quelque chose avec le maître. Et Philippe, avec la joie et l’enthousiasme, devient crédible dans ce qu’il annonce. C’est la crédibilité à la fin qui touche. L’éthiopien comprend tout de suite qu’il est très convaincu de ce qu’il dit, de l’annonce qu’il fait.

Est-ce qu’il en est de même pour nous ? Ecole ou catéchisme ? Il y a quelque chose qu’il faut dépasser. Est-ce que c’est une rencontre ? Je lis quelque chose dans le livre ou je montre que j’ai rencontré le Christ et je le partage ? Le défi est là. La beauté du Christ, la beauté de partager, la beauté de dire : « moi, je l’ai rencontré » ; « je te le donne pour ta vie, pour le futur ». Là, on devient crédible et, tout de suite, il est possible d’entendre « Voici de l’eau, qu’est ce qui empêche que je sois baptisé ? ». Il proclame que Jésus est le Christ ; c’est pour cela qu’on peut recevoir le baptême. L’européen d’aujourd’hui est-il encore capable de reconnaître que Jésus est le fils de Dieu ?

Etre évangélisateur, être catéchiste signifie donner fécondité à la foi. La foi est capable d’être féconde et généreuse. Parce que, à la fin, c’est l’Esprit qui demande à Philippe de partir, c’est l’Esprit qui ouvre le cœur pour comprendre la parole, c’est l’Esprit qui ouvre la bouche de l’apôtre et l’Esprit qui rend crédible l’annonce qu’il fait. Tout ce qu’on a à faire comme catéchistes dans notre vie est d’ouvrir le cœur, l’intelligence, la bouche pour annoncer le Seigneur mort et ressuscité, comme l’a dit hier le Pape. Rien d’autre. Il nous appelle à le suivre. L’eunuque devient tout de suite joyeux et il devient lui-même évangélisateur. Il commence à proclamer l’Evangile. (Ce qui est intéressant, c’est qu’avant d’arriver en Grèce et en Europe, l’Evangile est arrivé en Afrique.) Il retourne en Ethiopie. Les textes les plus anciens sont ceux qu’on retrouve là-bas. On voit l’universalité de l’Evangile. Ce que je vous demande, si je peux demander quelque chose, c’est de ne pas avoir peur d’ouvrir le cœur, l’intelligence et de se mettre en chemin. Parce que ce n’est pas une question de nouveauté, c’est une question du dynamisme même de la parole de Dieu, qui est toujours jeune, qui provoque à la suivre, qui provoque à la partager. C’est ce que nous faisons chaque jour mais c’est ce que le Seigneur nous appelle à faire encore jusqu’à la fin.