Liberté personnelle et conscience ecclésiale

« Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage. » (Ex 20, 2)

Le sommet de la liberté humaine est le « oui ». C’est en se conformant à la volonté de Dieu que l’Homme trouve la plénitude.

Qu’est-ce que la liberté ?

Sur ce sujet, voyons ce que disent les penseurs non chrétiens. Ils se divisent en deux camps. Pour certains, comme Descartes ou Jean-Paul Sartre (nous sommes « condamnés à être libres »), la liberté est une évidence, elle fait partie des acquis. Mais d’autres sont d’avis contraire, comme Diderot qui considère la liberté comme un mot vide de sens, un vieux préjugé. Il n’y a pas de bien ni de mal. La bonté est un don du sort et non une vertu.

Cela conduit à une réflexion très concrète sur notre vie : ma liberté est elle uniquement le fruit de l’environnement dans lequel je vis ou peut-elle être formée, libérée ? Les penseurs qui nient la liberté mettent en avant les nombreux conditionnements de notre existence (langue, religion, condition physique, …) Il est vrai que nous sommes déterminés mais ce déterminisme n’est pas un pan-déterminisme comme le montre Viktor Emil Frankl (1905-1997), psychiatre autrichien, fondateur de la logothérapie, proche du catholicisme, qui a survécu au camp de concentration. La liberté limitée ne nie pas la liberté mais seulement la liberté absolue.

Le philosophe Maurice Blondel (1861-1949) insiste sur notre agir libre qui indique qui nous sommes. L’acte libre vient de nos contraintes. La volonté et l’action de l’homme se nourrissent de ses déterminismes. Les limites ne sont pas négation de la liberté. Les conditionnements de notre liberté ne sont pas des murs, ce sont des digues qui orientent, qui permettent d’ouvrir notre liberté. Certains disent même que ce sont les obstacles qui les ont forgés.

Que dit le christianisme face à ce défi de la liberté ?

L’ouvrage de Benoit XVI, préfacé par le pape François, Libérer la liberté (2018) est destiné aux jeunes. L’autre est face à moi pour déterminer ma liberté. Le Seigneur Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui correspondra. » (Gn 2) L’autre est non seulement une aide mais une aide contre soi-même. Si l’autre est parfois un obstacle, il est plus souvent une aide contre soi-même.

La Bible enseigne une liberté relationnelle. Je nais d’une rencontre et je grandis d’une rencontre. La langue est importante. La liberté n’est pas abstraite. Dieu invite son peuple à entrer en liberté. Les dix commandements sont des paroles qui commencent par un kérygme : Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage (Ex 20, 2). Le don de la liberté est fait dès le début et toutes les paroles sont là pour aider à exercer cette liberté. La liberté doit être individualisée.

Paul nous montre dans la lettre aux Galates que la liberté est christocentrique. Le Christ nous a libéré pour la liberté, liberté de se donner comme le Christ. Aucun homme n’est libre s’il est prisonnier de lui-même, replié sur lui, s’il vit dans le mensonge. Aucun homme n’est libre tout seul, la liberté est relationnelle, elle est une réponse responsable.

Le Catéchisme de l’Église catholique (CEC) aux numéros 1733, 1734 et 1744 nous éclaire sur plusieurs points :

  • plus on fait le bien, plus on devient libre ; il faut être un agent du bien, de la beauté et de la bonté sinon on est esclave du péché (Jn 8). La liberté est d’aimer, de se donner en liberté. Quoi qu’on fasse, faisons-le pour le bien.
  • il en découle la nature du péché : c’est rater la cible (hamartia en grec, hatat en hébreu), la finalité, qui est la liberté des enfants de Dieu. Ce n’est pas une question juridique mais c’est une question de réalisation de soi et de relation. Il est fondamental en catéchèse de transmettre ce sens adulte du péché.

Perspectives

Pour éduquer à la liberté, il faut être attentif en catéchèse à apprendre à distinguer le sentiment de culpabilité du sentiment du péché. Le sentiment du péché est le sentiment de s’éloigner du Christ. C’est l’Esprit saint qui nous fait comprendre cet éloignement. Le Paraclet ne donne pas que des caresses mais aussi des gifles ! La culpabilité donne une mauvaise image au christianisme. C’est un mécanisme psychologique lié à l’éducation, une perception subjective qui souvent nous rend myope et nous empêche de voir la réalité.

Le sens du péché est la perception d’une déconnection du bien objectif, la perception de trahir Dieu, la perception d’une rupture, d’une séparation, alors que je sais que j’ai été sauvé par le Christ. Le sens du péché ouvre les yeux sur la réalité, il est au cœur de l’expérience théologique et christologique.

La tradition spirituelle chrétienne invite à retourner à soi-même, à apprendre à se connaitre soi-même. L’homme est capax Dei, il doit retrouver la fécondité de l’appel et de l’image de Dieu. Saint Augustin conseille : « rentre en toi-même », comme sainte Thérèse de l’Enfant Jésus : « au début et à la fin de la prière, revenez toujours à la connaissance de vous-mêmes ». La tradition carmélite appelle aussi au recueillement pour trouver Dieu.

Les huit maladies de l’esprit sont la façon dont on nomme dans l’Église orientale les sept péchés capitaux. Les Pères du désert ont une approche d’une richesse peu connue dans notre pratique spirituelle. Le théologien orthodoxe, Pavel Evdokimov (1901-1970) montre que l’Orient ignore le principe juridique de pénitence mais adopte une attitude thérapeutique envers les pêcheurs. Par exemple, les moines du désert, qui étaient pourtant des ascètes, se sont intéressés à la gourmandise car manger est le premier exemple de relation avec l’altérité du monde. Le Seigneur exorcise ce geste en se donnant lui-même comme nourriture. L’eucharistie est la guérison du fait de manger. Manger devient une communion qui ne détruit pas le monde. Ce qui compte, c’est d’entrer en harmonie avec les sentiments et les pensées du Christ. La liberté en tant que pro-existence du Christ est notre vocation. Maurice Blondel invitait à servir à Dieu de mère, à être tous mère de Dieu.

En 2008, Benoit XVI a rappelé le courage de saint Maxime le Confesseur pour défendre la foi en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme. Dieu, en Jésus Christ, a réellement assumé la totalité de l’être humain – excepté le péché – et donc également une volonté humaine. Comment conserver la totalité de l’être humain et toutefois préserver l’unité de la personne du Christ, qui n’était pas schizophrène ? Saint Maxime démontre que l’homme trouve son unité, l’intégration de lui-même, sa totalité non pas en lui-même, mais en se dépassant lui-même, en sortant de lui-même. C’est l’homme qui s’ouvre, qui sort de lui-même, qui devient complet et se trouve lui-même précisément dans le Fils de Dieu, qui trouve sa véritable humanité. Le sommet de la liberté humaine est le « oui », la conformité avec la volonté de Dieu. En Dieu nous trouvons la plénitude de nous-mêmes.

Quelques points à retenir pour la catéchèse :

  • faire la différence entre sentiment de culpabilité et sens du péché pour voir la vérité tel qu’elle est ;
  • faire retour à soi-même : de toute notre vie, de toutes nos pensées faisons une prière ;
  • prendre conscience que la liberté est imitation du Christ, imitation du Christ qui ne vit que pour les autres, liberté que nous sommes appelés à vivre dans l’Esprit saint qui nous est donné.
D’après une intervention du Dr Robert Cheaib, Faculté de Théologie de l’Université catholique de Lyon : Liberté personnelle et conscience ecclésiale (Catéchisme de l’Eglise catholique 1730-1748 ; 1776-1785) lors du Congrès de catéchèse à Rome sur le thème « Le catéchiste, témoin de la vie nouvelle dans le Christ » (2022).

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